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SUJET : Le Clan Wolf

Le Clan Wolf il y a 8 ans 1 mois #61

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Some may call it a curse
A life like mine
But others, a blessing
It’s certainly a lonely life
But a fulfilling one at best
It’s my cross to bear
And I bear it gladly
Someone has to take a stand against evil
Why should it not be me ?
[Within Temptation - Why Not Me]
[/i]
Now I’m fighting this war since the day of the fall
And I’m desperately holding on to it all
But I’m lost
I’m so damn lost...

And I’m wondering why I still fight in this life
‘Cause I’ve lost all my faith in this damn bitter strife
And it’s sad
It’s so damn sad...
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Lisys - Chapitre 1 il y a 8 ans 1 mois #213

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Lisys - Chapitre 1




Elle eut à peine le temps d’achever sa prière.

- Garde les yeux baissés; si on s’adresse à toi, laisse-moi répondre.

Lisys hocha la tête silencieusement. Elle était consciente des enjeux de cette rencontre et des dangers qu’elle représentait en cette période de troubles. La faille se déchirait chaque jour un peu plus entre les hauts-elfes et le peuple des kelaris: la tension était plus palpable de jour en jour, et beaucoup sentaient que l’explosion était imminente.

- Surtout, ne manifeste aucune familiarité à l’égard de ton oncle. Mais j’ose espérer que je n’avais pas besoin de te le dire. Viens, maintenant.

Lisys suivit son père à travers une grande voûte d’architecture eth. Elle essayait de conserver une expression impassible en dépit de la chaleur dont elle souffrait énormément. Ayant rarement quitté sa Mathosia natale, elle était peu accoutumée au climat aride qui l’écrasait aux Sables-Chatoyants, et la lourde capuche qui dissimulait ses traits n’arrangeait rien. Elle avait voulu l’enlever, mais s’était rappelé le ton désapprobateur de sa mère. « Si ton père veut te mêler d’intrigues politiques, moi je ne cautionne pas cela. C’est pure folie de vouloir faire de toi une diplomate en ces temps troublés. Puisque c’est aussi ton désir, aussi insensé soit-il, je dois vous céder: accompagne-le, mais sois extrêmement prudente. Tu sais que ces gens-là sont fous. » Lisys secoua la tête avec agacement. Elle ne supportait pas d’être sous-estimée, surtout par sa propre famille. De quoi doutait-elle ? De sa discrétion, de son discernement ? De ses facultés d’adaptation ? Lisys savait que c’était peut-être la seule chance que lui donnerait sa mère: elle avait les yeux et les oreilles grands ouverts, et ne comptait rien manquer de la rencontre.

- Monsieur Chansu, attendez ici je vous prie.

Lisys vit la main de son père se crisper légèrement sur le bas de sa tunique, là où sa dague était censée se trouver, signe de sa nervosité. Les bahmis qui gardaient l’entrée les dévisagèrent longuement. Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence le plus total, puis l’un des bahmis hocha la tête et leur fit signe d’entrer.

- Seigneur Chansu-D’jard va vous recevoir.

Ils furent entraînés à travers un long couloir dont les murs étaient comme embrasés par le soleil du désert qui se glissait par de larges fenêtres. Leurs pas résonnaient avec un écho sinistre. Alors, Lisys le vit dans l’encadrement de la porte, tout au bout. C’était la première fois qu’elle le voyait en cinq ans, et elle éprouva un certain trouble en observant ses traits. Malgré sa peau légèrement violacée, il partageait avec son demi-frère le même corps gracile, les mêmes lèvres fines, la même chevelure de bronze transpercée par de longues oreilles pointues. Surtout, et c’est ce qui la mettait mal à l’aise, il avait ces mêmes yeux verts qui constituaient, lui semblait-il, son seul héritage paternel. Il semblait que le sang elfique s’était affaibli dans ses veines: elle tenait tout ou presque de sa mathosienne de mère.

- Pourquoi avoir amené ta fille, Gwendal ? Tu espérais m’attendrir ?
- Arzagaëmiel…
- Non, ne m’appelle pas ainsi. J’ai renié ce nom comme ces Dieux. Vos Dieux. Je suis Kaleb, aujourd’hui.
- Je me dois de te dire que tu fais erreur. Tu…
- Ne me dit pas ce qu’il est bon de faire ou non. Tu n’en sais rien. Tu crois que parce que tu es l’aîné cela te donne le droit de me donner des ordres ? Ne sois pas stupide, nous avons tout deux plus de cent-vingt ans, cela ne veut plus rien dire. Et de toute façon je n’ai aucun ordre à recevoir de la part d’un fanatique.

Lisys tiqua. « Fanatique ». Une pointe de colère naquit au creux de son estomac. Comment pouvaient-ils vivre en impies ? Ces gens-là devaient être brûlés, c’était la règle.

- Arza…
- Kaleb ! Mon nom est Kaleb, et je ne renierai pas les miens.
- Mais enfin ce ne sont pas les tiens !
- Ce sont les miens et moi, au moins, j’ai choisi mes hommes ! Regarde-toi, regarde-toi Gwendal ! Regardez-vous ! Vous autres, qui vous baptisez orgueilleusement les  « Gardiens », dites-moi, que gardez-vous, sinon les traditions, les préjugés, les lois depuis longtemps obsolètes ? Vous dénigrez nos machines, mais elles sont le progrès ! Elles sont l’avenir ! Ce ne sont sûrement pas vos psalmodies qui chasseront la Cour Eternelle de Telara ! Ce sont eux, la véritable menace ! Eux, et regarde à quel sang tu te lies…

Le kelari eu un regard mauvais à l’égard de Lisys, qui sentit son ventre se tordre sous l’effet de l’angoisse. Il dégageait une aura de puissance inquiétante. La jeune mathosienne jeta un bref coup d’œil à son père et s’aperçut que celui-ci aussi semblait troublé: mais que voulait dire son oncle ?

- Les mathosiens sont parfaitement…
- Tu sais bien que ce n’est pas de cela que je parle. Je me fiche de la race, tu sais que j’ai épousé une bahmi. Je parle de la famille de ta femme. Je parle de ses liens avec le culte…
- Il suffit !

Kaleb éclata d’un rire mauvais. Lisys jeta un regard interrogateur à son père, mais celui-ci ne la remarqua pas.

- Tu ne veux pas en parler devant ta fille, n’est-ce pas ? Il fallait y réfléchir, avant de l’amener.
- Nous n’avons pas à parler de cela. Cela n’a rien à voir avec le motif de ma venue ici.
- Oh, pardon, parce que tu as une bonne raison de venir nous contrarier sur nos territoires ? Je te préviens, je ne considère pas que radoter des leçons de morale surannées soit une raison valable.
- Je suis juste venu t’enjoindre de reconsidérer les évènements sous un angle différent. Tu as vu, toi-même, tu as vu le ciel changer parfois de couleur inexplicablement. Tu as entendu les échos au loin, les cris: puis le silence. Tu sais ce que cela signifie, nous le savons tous: le Voile est en train de devenir plus fin, plus fragile, et tu sais que ce sont vos machines les responsables. Ce monde n’est pas fait pour la technologie: toi qui a épousé une bahmi, demande-lui si ses ancêtres ont jamais eu pour idée de créer des machines. Je reconnais que les engins que vous avez créé sont fascinants, mais par pitié, cessez tout. Vous allez causer notre perte. Je te le demande comme une faveur, mon frère, toi qui a de l’influence auprès d’Orphiel, tu peux faire quelque chose pour arrêter ça.
- J’ai honte pour toi, Gwendal. Et honte de partager ton sang; et ne m’appelle pas « frère » quand nous ne le sommes qu’à moitié. La mauvaise foi dont vous autres Gardiens faites preuve me dégoute tout bonnement. Comme je te connais, je veux bien croire que ce n’est pas par vice mais par stupidité que tu agis: tu as pu te laisser persuader, ils s’en sont pris à ton ingénuité. Mais il est temps que tu ouvres les yeux. Il est temps que tu prennes conscience que la culpabilité que vous nous faites porter n’est qu’un moyen de rejeter votre propre responsabilité: vos Dieux sont en train de vous abandonner, et je peux comprendre que cela soit dur à accepter. Je ne te demande pas de croire en nous, mais simplement de nous laisser vivre. Si tu ne penses pas que nous allons sauvez Telara, libre à toi: mais le jour où le dernier de vos Dieux ne sera plus que dédain, vous serez bien heureux de disposer de nos machines pour lutter contre les horreurs des autres Plans.
- Si le Voile se déchire vos machines deviendrons inutiles: l’énergie des Plans cessera de les alimenter.
- Ne parle pas de ce que tu ne connais, que tu ne comprends pas. Tu ignores tout de la technomagie, reste au fin fond de ta forêt à faire des incantations si le cœur t’en dit, mais laisse-nous assurer notre avenir.
- Vous nous préparez la mort.
- Vous dénaturez la vie. C’est parmi vous que sont apparus les aelfwars, et tu sais quelles sont leurs pratiques. Quant à la Cour…
- J’ai compris, Ar.. Kaleb. Mais je peux dire la même chose des bahmis: qui te dit qu’ils ne vous trahirons pas ? Qui te dit qu’ils ne retourneront pas dans leur Plan d’origine ? Peut-être même qu’ils cherchent à ouvrir le Plan de l’Air. Je ne leur fait pas confiance.

Le visage de Kaleb se glaça.

- Sors d’ici.
- Quoi ? Tu mets en cause la famille de mon épouse et je n’ai pas le droit de faire de même avec la race de la tienne ?
- La différence est que tu incrimines un peuple tout entier. C’est de la folie furieuse. Vous chez qui règne tant de corruption… Tu sais ce qu’on dit. Tu connais les rumeurs. Votre roi… Rongé par l’ambition, assoiffé de pouvoir… Vous courez à votre perte. Et moi, je n’ai pas de temps à gaspiller avec tes discours. Je dois retrouver Orphiel tout à l’heure, et ne compte pas sur moi pour essayer de le convaincre de quoi que ce soit.

Lisys vit son père reculer imperceptiblement.

- Orphiel est ici ?
- Oui. Je lui ai demandé de me rejoindre. Nous travaillons sur la conception d’une nouvelle machine. Le genre de technologie que vous nous supplierez de nous emprunter quand vos Dieux auront trahi. Maintenant, vas-t-en.
- Je ne peux pas te laisser faire, j’espère que tu en es conscient.
- Tu as ta fille avec toi, j’espère que tu en es conscient.

Gwendal Chansu tressaillit et se tourna vers sa fille. Elle vit les muscles de sa mâchoire se contracter sous l’effet de la colère. Il s’agenouilla auprès d’elle et prit ses mains dans les siennes.

- Lisys, j’ai besoin que tu me promettes quelque chose.
- Oui, père ?
- Tu vas aller me chercher ta mère. Tout de suite. Puis, tu resteras à la maison. Tu y restes, compris ? Ce n’est pas le moment d’avoir des élans d’héroïsme.
- Mais… pourquoi ?
- Tu as vu: j’ai échoué à ramener mon frère à la raison. Si je ne le peux, alors je préfère te savoir en lieu sûr. S’il nous reste un espoir, c’est ta mère qui le détient: l’autorité que lui confère sa fonction pourrait s’avérer providentielle.

Le kelari ricana dans son dos.

- Si tu t’imagines qu’une ambassadrice changera quoi que ce soit à la situation… laisse-moi rire, elle n’a aucun pouvoir. Sans compter que sa…
- Je veux voir Orphiel.
- Pardon ?

Lisys se crispa: le ton de son père était froid et déterminé, et Kaleb lui-même avait tiqué. Cela ne ressemblait pas à l’elfe.

- Je croyais que tu…
- Tu as bien entendu, je veux voir Orphiel, et cela je le ferai avec ma femme. Lisys, demande à être conduite à l’extérieur. Sois extrêmement prudente…
- Nous ne nous en prendrons pas à ta fille, Gwendal, ne sois pas ridicule. Nous ne sommes pas des monstres.
- Non, vous êtes bien pires.

Un frisson glacial descendit l’échine de Lisys. Jamais elle n’avait entendu une telle dureté dans le ton de son père. Quelque chose était en train de mal tourner, et elle ne comprenait pas pourquoi. Pourtant, encore une fois, elle se tût, ravalant les questions qui lui brûlaient la langue. Elle se contenta de hocher la tête et de faire demi-tour. Un homme lui fit signe de le suivre. Avant que la porte ne se referme derrière elle, elle jeta un dernier regard à son père. Il avait déroulé sa longue silhouette et, le visage ne trahissant plus aucune émotion, il scrutait son demi-frère avec une intensité dérangeante.
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Re: LisysWolf il y a 8 ans 1 jour #647

  • NoMorgan
  • Portrait de NoMorgan
Lisys Chansu, du Clan Wolf, c'est donc toi que Roukaï évoque.

Tanah et Tasha, étaient les chefs du Clan ou de ton escouade de mercenaires ?

Et le traître du Clan qui vous a donné à ces mathosiens, que lui est il arrivé ?

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Shania - Chapitre 1 il y a 7 ans 10 mois #1368

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Shania - Chapitre 1


Elle eut à peine le temps d’achever sa prière.

- Garde les yeux baissés; quand je m’adresse à toi, tu n’as pas à répondre.

Shania hocha la tête silencieusement. Elle était consciente de la faute qu’elle venait de commettre, et des troubles qu’elle encourait. Seulement, la faille se déchirait chaque jour un peu plus entre les élans de son cœur et la docile servilité à laquelle elle s’était réduite, et elle sentait que l’explosion était imminente.

- Tu ne dois manifester d’aucune familiarité à mon égard. J’osais espérer que je n’avais pas besoin de te le dire.

Shania suivit sa maîtresse bahmi à travers une petite salle d’architecture bahmi. Elle essayait de conserver une expression humble en dépit de la colère qui agitait son cœur. Ayant très tôt quitté sa Mathosia natale, elle avait aussitôt été accoutumée aux humiliations de la servitude, et la robe d’esclave dont elle devait se vêtir et couvrir ses traits ne faisaient qu’y ajouter. Elle avait parfois demandé à pouvoir enlever du moins la capuche, mais sa propriétaire lui rappelait alors avec un ton désapprobateur: « Si tu veux mettre ta vie en danger, libre à toi. Mais tu sais pourquoi tu es là, tu sais pourquoi tu me sers. C’était le désir de ta mère, pour te protéger, et je ne fais que le prolonger. Ce serait pure folie pour toi de t’exposer ainsi, ton métissage te met gravement en danger en ces temps troublés. Sois extrêmement prudente: ces gens-là, dehors, sont fous. » Shania secoua la tête avec agacement en y repensant. Elle ne supportait pas d’être sous-estimée, surtout par cette femme. De quoi doutait-elle ? De sa discrétion, de son discernement ? De ses facultés d’adaptation ? Shania attendait simplement que sa maîtresse lui laisse une chance: elle gardait les yeux et les oreilles grands ouverts, et ne comptait pas manquer l’occasion quand elle se présenterait.

- Shania Ishaya, Il faut m’écouter.

Shania vit les épaules de la bahmi s’affaisser légèrement sous sa tunique, signe inattendu d’une détente. Elle dévisagea longuement Shania. Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence le plus total, puis elle hocha la tête avec un sourire triste.

- Ton destin n’était pas d’échoir chez nous autres, les D’jard. Je suis désolée.

Shania leva sur elle un regard interrogateur.

- Je ne comprends pas.
- Je crois que si. Je crois que si mais tu n’oses pas l’avouer. Tu n’étais pas née pour être une esclave. Ce n’était pas l’avenir qui t’était promis.
- Vous dites cela parce que mon père était un membre de la noblesse ?
- Et ta mère une brillante érudite. Tu aurais dû être une grande de notre monde. Au lieu de cela, tu es une enfant maudite, et tu serais méprisée de tous s’ils savaient ce que tu es.
- Je suis déjà méprisée.

Une lueur de tendresse s’alluma dans les yeux de la bahmi. Il lui était souvent arrivé de s’ouvrir un peu à la jeune fille, de la traiter avec plus de douceur qu’elle ne l’aurait dû lorsque son mari était parti et qu’elle restait seule chez elle; pourtant, Shania l’avait toujours rejetée dans ces moments-là. Elle était comme un animal blessé, et la haine se lisait souvent dans son regard, bien qu’elle l’ait toujours noyée derrière le masque que lui imposait sa servitude.

- Shania… Tu sais pourquoi je dois agir ainsi.

A cet instant, précisément, la colère que Shania avait toujours refrénée commença à filtrer.

- Vous êtes plus esclave de votre époux que je ne le suis de vous. Sauf votre respect.

La bahmi accusa le coup.

- Tu sais que sa situation est difficile. Tu sais que son métissage à lui est bien plus visible, et que pour cette raison il est chassé par les kelaris, auxquels il a pourtant tout sacrifié. Et tu sais aussi que les eths, chez qui nous nous réfugions, méprisent ses deux origines, si bien qu’il n’a la confiance de personne. Tous le haïssent et, s’il n’avait pas le soutien d’Orphiel, Kaleb serait sans doute en danger de mort.
- Est-ce une excuse ? En quoi est-ce différent de ce que ma mère a connu ?
- Ta mère avait choisi.
- Comment osez-vous ? Comment osez-vous insinuer que ma mère a choisi de mourir ?
- Pas de mourir, Shania. Mais de quitter sa patrie, de laisser derrière elle Ebonie et les siens. Elle savait ce qu’elle encourait. Ou du moins, elle pouvait s’en douter. C’était une fervente défenseuse de la technomagie, il est normal qu’elle n’ait inspiré que méfiance aux mathosiens.
- Pas qu’elle ait été reniée par son propre peuple.
- Je sais. Je sais ce que le peuple eth peut être dur. Mais tu dois comprendre que c’est moins son départ pour Mathosia qui a été perçu comme une trahison que son union avec un noble de la cour de Jostir. On ne savait plus à qui allait son allégeance.
- Elle défendait nos idéaux ! Comment peut-on seulement imaginer qu’elle ait pu être une traîtresse ?
- Shania… Shania n’en veut pas au peuple eth. On ignore qui l’a assassinée, et cela pourrait tout aussi bien être Mathosia. Là-bas, on craignait qu’elle ne corrompe ton père, qui était un homme influent.
- Alors pourquoi l’aurait-on fait disparaître ?
- Cesse tes questions.

La voix de la bahmi s’était faite glacée. Shania fut prise au dépourvu par ce changement d’attitude, voulu protester… La main de sa maîtresse vint se plaquer sur sa bouche. On entendit des bruits de pas qui s’éloignaient au-dehors.

- S’ils ont surpris notre conversation…
- Qui ça, « ils » ? parvint à murmurer Shania en se dégageant.
- Faites que… non… Pourtant… ils ont des espions partout.
- Mais qui ça ? insista la jeune fille en voyant la panique se peindre sur les traits de la bahmi.
- Ta mère. Ta mère, si elle t’a confiée à moi, qui la connaissais à peine, rappelant le serment d’hospitalité des bahmis… c’est parce qu’elle se savait traquée.
- Vous me l’avez déjà dit.
- Non. Elle connaissait vraiment le danger. Quelqu’un était venu à sa rencontre. Elle avait reçu des menaces. Pour elle, pour toi. Quand je disais qu’elle l’avait choisi… ils lui ont laissé une chance, pour tout dire.
- Qui ?
- Pour ça je ne t’ai pas menti. On ne sait pas d’où cela vient.
- Que voulaient-ils ?
- Son départ immédiat de Mathosia.
- Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-elle persisté ? Elle pouvait aussi bien défendre ses…
- Elle aimait son père. Il était forcé de rester et elle ne voulait pas s’en séparer.

Shania siffla entre ses dents. Dans son souvenir, son père était un homme austère et égoïste. Elle ne comprenait pas que sa mère, si douce, si belle, ait pu lui sacrifier sa vie.
A nouveau, on perçut le bruit d’une course. La bahmi décrocha un long couteau de boucher qui pendait au mur.

- Va-t-en, Shania. Je m’inquiète peut-être pour rien, mais je ne peux pas prendre ce genre de risques.

Alors, elle tira de sur un placard un sac en toile de sorcière et le fourra dans les bras de Shania en la repoussant en arrière. On entendit un grincement, comme du bois qui cède.

- La trappe de derrière, vite !

Soudain, un bruit de verre brisé. Alors, mue par un instinct inconnu, Shania se mit à courir. A chacune de ses foulées, une bribe de son passé lui revenait, faisant ressurgir une époque que sa mémoire avait jusqu’alors totalement censurée: elle revit la fuite perpétuelle, les cachettes sordides et la méfiance permanente. Elle était trop jeune alors pour comprendre ce manège qui avait duré pendant près d’un an avant que sa mère ne se résigne à l’abandonner à Nééry D’Jard, une bahmi qui les avait recueillies un soir d’orage. Elle était trop jeune mais la peur était pourtant vive, et ne l’avait jamais vraiment quittée. Et elle continuait à courir. Elle courut tant et si bien qu’elle ne réalisa même pas qu’elle quittait la maison, la rue puis bientôt la ville. Elle se retrouva ainsi, sans le vouloir, devant le pont qui séparait les plaines de la verdoyante Libremarche, sans savoir où aller ni comment elle avait pu aller aussi loin. A bout de souffle, elle se laissa tomber dans la poussière. D’après la position du soleil, cela faisait au moins deux heures qu’elle fuyait: tous ses muscles étaient douloureux, et elle s’aperçut qu’elle s’était blessée à la jambe, sans savoir comment: sans doute était-elle tombée sans s’en rendre compte. Elle se sentait épuisée, comme vidée de sa substance. Elle posa son front sur son genou ensanglanté, et des mèches de cheveux bruns tombèrent autour de son visage. Il fallait qu’elle trouve un endroit où se réfugier, et elle n’en voyait qu’un. Alors, lentement, elle se redressa. Elle savait qu’elle n’avait pas le temps de reprendre des forces. Elle traversa le pont en titubant, laissant la souillure de son sang sur le sol gris. Elle allait le retrouver, lui qui saurait l’écouter, la comprendre, lui dire quoi faire. Elle, elle n’avait aucune idée de ce qu’il se passait, elle obéissait simplement à l’écho d’une angoisse tout juste déterrée, et tout était confus. Une douleur lancinante commença à irradier de sa blessure à la cuisse, mais elle savait qu’il ne fallait pas qu’elle se laisse ralentir: au contraire, elle accéléra, repoussant ses limites, puisant sa force, sa volonté dans son image à lui: le bleu profond de ses yeux, la blondeur de ses cheveux, et la douceur de son sourire, seule à laquelle elle ait pu se raccrocher ces dernières années. A nouveau, elle courut, et sans doute à un moment dû-t-elle fermer les yeux car quand elle les rouvrit elle fut un instant aveuglée par la lumière du couchant.
Il était là. Sous le grand arbre, comme à chaque fois. Elle ne se demandait plus comment il savait quand elle aurait besoin de le trouver: c’était ainsi, et ainsi c’était bien. La silhouette longiligne vint à sa rencontre et bientôt, dans un souffle rauque, elle se jeta dans ses bras. L’étreinte de Gabriel se referma sur elle comme les serres d’une harpie.
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Tanah - Chapitre 1 il y a 7 ans 10 mois #1369

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Tanah - Chapitre 1



Il eut à peine le temps d’achever sa prière.

- Garde les yeux baissés; quand Tanah s’adresse à toi, tu réponds !

L’esclave hocha la tête silencieusement. Il était conscient de la faute qu’il venait de commettre, et des troubles qu’il encourait. La faille se déchirait chaque jour un peu plus entre Tanah et son père, et la jeune fille était en proie à une tension plus palpable de jour en jour: il sentait que l’explosion était imminente.

- Tu n’as aucune familiarité à manifester envers moi, j’osais espérer que je n’avais pas besoin de te le dire… mon chou.

L’esclave suivit sa maîtresse à travers une immense salle voûtée d’architecture kelari. Tanah essayait de conserver une expression hautaine en dépit de l’intense amusement qui agitait son cœur. L’esclave ayant tout juste quitté sa Mathosia natale, il était peu accoutumé aux exigences singulières de la kelari, et le visage énigmatique qu’elle conservait en toutes circonstances n’arrangeait rien. Parfois, elle semblait sur le point de s’en défaire, mais aussitôt elle clamait pour elle-même avec un ton désapprobateur: « Allons, ma belle, tu te laisserais attendrir par la vermine ? Ce serait pure folie, tu lui es teeeeeellement supérieure, cela me décevrait enooormément que tu éprouves de la compassion à l’égard de ce qui devrait lécher le couteau avec lequel tu lui tranche la main. C’est à ce traîne-misère de se montrer plus prudent: tel est l’ordre du monde, mon ange, et ce misérable est fou. » Alors elle secouait la tête avec agacement. Elle ne supportait pas l’idée qu’on puisse sous-estimer sa rigueur. De quoi douterait-on alors ? De son intelligence, de sa cruauté ? De son personnage ? Tanah ne laissait jamais qu’une seule chance: l’esclave avait intérêt à garder ses yeux et ses oreilles grands ouverts, car elle ne comptait pas lui laisser droit à l’erreur.

- Mademoiselle Vjün ne suppooorte pas d’être contrariée, compris chéri ?

Tanah vit l’esclave se raidir légèrement sous sa tunique, signe de sa nervosité. Tanah le dévisagea longuement. Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence le plus total, puis elle hocha la tête d’un air amusé.

- Père a bien fait de te prendre pour serviteur, mon cœur. Tes manières sont teeeeerriblement distrayantes.

Puis elle murmura pour elle-même avec dureté:

- C’est bien la seule bonne chose qu’il aura faite, ce traître à sa race.

Elle congédia l’esclave d’un geste de la main et monta le large escalier de pierre qui menait au dernier étage. Arrivée en haut, elle embrassa l’horizon du regard avec une moue dédaigneuse. Tout cela lui appartenait. Fille du Prêtre de la ville, sa famille était révérée entre toutes, et avait tous les droits. Oui, tout cela lui appartenait; mais tout cela n’était que décadence. Son père se montrait indigne des esprits qu’il devait invoquer, et le temple qui était le leur dépérissait peu à peu, si bien que la gloire de son pouvoir spirituel d’antan s’était presque entièrement fanée. Et elle ne pouvait pas laisser faire cela.
Elle entendit une toux étouffée dans la pièce suivante et, sans prendre la peine de vérifier à qui elle s’adressait, s’exclama avec un petit rire:

- Mère ! Vous n’en finissez plus d’agoniser. Quand les miasmes de votre maladie cesseront-ils donc de souiller notre Temple ?

La mère de Tanah apparut alors dans l’embrasure de la porte, déroulant avec peine sa longue silhouette, s’appuyant sur le mur pour ne pas chanceler. Sa voix était hésitante quand elle murmura:

- Tanah…
- Tais-toi. Tu fais fuir nos esprits. Le mal qui te dévore n’est que ta punition, pour avoir osé accueillir cet homme…
- Tanah ! C’est un fin diplomate, il aurait pu nous aider.
- Son sang est impur ! cracha la jeune kelari en sifflant entre ses dents. Je pensais que tu comprenais quelle valeur cela avait, la pureté de la race. Par sa seule présence il a profané notre Temple. C'est un suppôt d'Orphiel !
- Tu sais les difficultés que nous traversons. L’île voisine a été frappée par un tsunami, il nous faut une porte de sortie, si les choses venaient à mal se terminer.
- Quelle pitié que d’être aussi faible ! Nos esprits sont là pour nous protéger ! Ils ne failliront pas ! Seul l’elfe peut échouer, et s’il en est ainsi, alors il ne mérite pas d’être des nôtres.
- Le Seigneur Chansu-D’jard a beaucoup fait pour nous…
- « Nous » ? « Nous » ? s’exclama Tanah, indignée. Comme si nous eussions eut besoin de lui, ne serait-ce qu’un instant ! Jamais, jamais tu entends nous n’accepterons son aide. Kaleb n’est que le fils bâtard d’une sombre idiote entichée d’un marchand. J’aurais demandé qu’elle soit mise à mort si la maladie ne l’avait pas déjà emportée. Heureux fléau qui châtie ceux qui se sont salis.

Son ton devint glacial lorsqu’elle ajouta:

- Comme toi. Tu es indigne de fouler notre sol. Tout comme père. Les esprits me parlent, tu sais, à moi l’héritière, l’héritière méritante, ils me disent combien vous les décevez. Votre manque d’ambition, de noblesse. Vous n’êtes que des jouets pour eux, vous qui êtes incapables de les dompter.

Plus bas, pour elle-même, elle poursuivit:

- Heureusement il n’y en a plus pour longtemps.

Sa mère l’entendit, sans doute, mais ne marqua aucune réaction. Elle baissa simplement les yeux d’un air affligé et s’éloigna en titubant. Tanah la regarda disparaître avec un sourire malsain, puis s’étira comme un chat. A l’horizon, déjà, apparaissaient les voiles des bateaux, porteurs de tant de promesses. Ils allaient venir, dès ce soir, et après eux les esprits seraient repus. Ensuite elle en ferait ce qu’elle voudrait, elle qui savait les prier. Son peuple n’avait tout de même pas renié Tavril pour s’assujettir à des entités inférieures. Son peuple était l’égal des Dieux, et en conséquence devait coopérer avec eux: non les servir comme des esclaves pour s’attirer de risibles faveurs. C’était pourtant ainsi qu’agissait le Prêtre, et Tanah était courroucée à l’idée qu’il soit de son sang, et ainsi entache sa lignée à jamais.
L’idée de la rédemption effleura soudain son esprit, et elle la chassa aussitôt. Elle savait que c’était à elle seule de racheter les fautes de ses aïeuls, pour qui aucun pardon n’était possible. Pourtant, la question continuait à la chiffonner. Elle su qu’elle devait parler à son père.
Une dernière fois.

Elle le trouva, comme on pouvait s’y attendre à l’heure où le soleil était au zénith, près de l’Autel, affairé autour du cadavre d’une biche. Tanah s’approcha sans prendre la peine de contourner la marre de sang qui baignait le sol tout autour, et ne pu retenir un soupir de contentement en sentant le liquide chaud sous pieds nus. Mais ses yeux se firent cruels en se posant sur le Prêtre.

- Une biche ? Tu penses vraiment que c’est avec cela que tu vas contenter nos protecteurs ? Moi, je ne m’en contenterai pas.
- Ma fille, tu sais bien que nous ne faisons plus de sacrifices humains depuis des années.
- Ce n’est point parce que l’erreur est profondément enracinée qu’il ne faut point la corriger. Bien au contraire.
- Nous ne pouvons tout de même pas condamner…
- Condamner ? Tu plaisantes, j’espère ! C’est un honneur de mourir pour les esprits: on rejoint alors la place qui nous est réservée dans le Panthéon… pourvu que l’on en soit digne, ajouta-t-elle en fixant son père droit dans les yeux.
- J’ai bien peur, hélas, que de moins en moins des nôtres ne veuillent donner leur vie pour les Dieux.
- Foutaises ! J’en serais flattée si je n’étais pas promise à un destin plus glorieux encore. Laisse-moi prendre le commandement du Temple, et tu verras qu’alors notre puissance décuplera. Je sais ce qu’ils veulent, eux qui murmurent dans les ombres de la jungle. Ce soir, le crépuscule boira le sang d’une jeune vierge !

La voix de Tanah s’élevait alors qu’elle s’exaltait. Alors, cérémonieusement, elle s’agenouilla auprès de l’animal mort et lapa le sang à même le sol écarlate. Elle respirait profondément, emplissant ses poumons des effluves sacrées du cruor, alors que le goût métallique de ce fluide vital faisait exploser ses papilles. L’ivresse du sang dilata ses pupilles, si bien que le vert de ses iris devint un mince ruban à peine visible. Alors, elle sentit que l’on tirait sa tête en arrière, par sa longue tignasse rousse qui ondoyait comme le feu sur ses épaules: une colère glacée embrasa son cœur.
Sans doute n’eut-il pas seulement le temps de percevoir le mouvement avant que de baisser les yeux et de voir le poignard enfoncé jusqu’à la garde dans sa cage thoracique. Une seconde lame brillait sous sa jugulaire. Le rire cristallin de Tanah lui vrilla les tympans.

- Tu ne mourras pas de cette blessure, du moins pas tout de suite. Même sans soins il te faudra des heures pour agoniser. Je tiens d’abord à ce que tu assistes à mon œuvre, que tu en mesures toute la splendeur.

Comme elle achevait sa phrase, un cri étouffé se fit entendre non loin. Un sourire ravi se peignit sur les lèvres de la kelari, encore imbibées de sang.

- Finalement, je ne vais peut-être pas avoir à te ménager. Ils arrivent plus tôt que prévu.

Alors, un second cri résonna, un cri d’alerte sans doute, mais il déclina en un borborygme écœurant. Petit à petit, le Temple s’emplit de hurlements, que les murs de pierres renvoyaient si bien que bientôt il ne fut plus possible de distinguer les voix des échos.
La poitrine du Prêtre se souleva douloureusement:

- Tanah… Qu’as-tu fait ?
- Silence ! Tu troubles la beauté du carnage, mon chou.

Déployant une fois encore son rire monstrueux sous les arcades, Tanah retira sa première lame de la poitrine de son père tandis que la seconde mordait sa gorge, dessinant une arabesque vermeille sur sa peau violacée. Bientôt, la plaie de mit à cracher du sang au rythme des battements, de plus en plus éloignés, de son cœur, et Tanah attendit patiemment que la fontaine se tarisse, caressant les cheveux de son père en susurrant une berceuse.
Enfin les derniers spasmes s’apaisèrent et le corps du Prêtre retomba lourdement au sol, déversant pour la première fois depuis longtemps la vie elfique sur le sol du Temple. Tanah se redressa alors, sa tunique autrefois blanche désormais teintée d’un grenat profond, et fit jouer ses omoplates en inspirant profondément.

- A présent, en scène pour le deuxième acte.
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And I’m desperately holding on to it all
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And I’m wondering why I still fight in this life
‘Cause I’ve lost all my faith in this damn bitter strife
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Lisys - Chapitre 2 il y a 7 ans 9 mois #1587

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Lisys - Chapitre 2


Lisys frappa son plastron avec tant de violence qu’en dépit de la résistance de l’alliage, il se déforma. Son poing, lui, émit un craquement sinistre, mais la douleur qui en irradiait n’était rien en comparaison de celle qui broyait son cœur. Une clameur désespérée s’éleva de sa poitrine, et les larmes dévalèrent ses joues alors qu’elle murmurait sa prière, le souffle coupé.

- Tavril, Thédéor, pourquoi m’avez-vous tout arraché, à moi qui vous ai fait le sacrifice de mon existence toute entière ?

Des pas résonnèrent à l’entrée de la salle.

- Lisys Chansu ? Pourquoi n’êtes vous pas à l’entraînement, à votre..?

Le mathosien s’interrompit en voyant le visage empreint de détresse qui lui répondait.

- C’est fini ! C’est fini ! Ma vie est finie, il est temps pour moi de quitter vos rangs.
- Mais qu’est-ce que tu veux dire ? l’interrogea le soldat, inquiet.

Lisys essuya de la main ses joues inondées par les larmes.

- Ô Thédéor, comme je suis malheureuse… Mes parents ont été trahis. Ils sont… morts…

Un sanglot s’éleva de ses lèvres, accompagnant ses gestes que le chagrin rendait désordonnés. Elle détacha de sa ceinture le blason des Jeunesses Mathosiennes qui y était accroché. Il tinta quand il tomba sur le sol.
Le cri de souffrance de Lisys emplit l’air. Un tableau macabre commençait à prendre vie sous ses yeux.

- Je vous en supplie caporal, faites quelque chose pour empêcher ça...
- Empêcher quoi, Lisys ?
- Le testament... Ma mère, elle n'en avait pas. Elle ne s'attendait pas à mourir et... Ô Veilleurs !
- Qu'est-ce qu'il y a ?

Lisys avait enfoui son visage dans ses mains dans le vain espoir de cacher ses larmes et d'étouffer ses sanglots, mais rien n'y faisait, et elle peinait à respirer à l'évocation de ses parents. Cependant, elle savait qu'elle devait se reprendre, et vite. En fait, elle n'avait pas le choix.

- Mon parent... mon parent le plus proche, c'est ma tante... La sœur de ma mère... Sachemti.
- Lisys, il n'y a aucune certitude...
- Bien sûr, bien sûr qu'elle était complice ! Tout le monde le sait, ils sont tous parfaitement au courant, mais vous comprenez, on ne brûle pas un membre de la noblesse sans preuves concrètes, non, ça non ! On n'aurait pas fait tant de... tant de... On n'aurait pas pris autant de pincettes si elle avait juste été une citoyenne banale !
- Lisys, tu perds tes moyens. Je comprends ton désarroi, mais par pitié, calme-toi et retourne à ton poste.
- Que je retourne à mon poste ? Mais vous voulez rire ? Rien, vous ne comprenez rien ! Je viens de perdre mes parents, caporal. Mes deux parents et vous vous obstinez à..!
- Cette insolence ne te ressemble pas jeune fille. Je te laisse une seconde...
- Mais quelle insolence ? J'ai tout perdu et maintenant on veut me confier à cette... à cette... hérétique ! Elle aurait dû être immolée ! On aurait dû la mettre au bûcher avec lui ! Elle est accusée de haute trahison !

La voix de Lisys s'élevait sans qu'elle puisse la contrôler, sa colère et son désespoir martelant les murs dans des échos inquiétants. Puis, soudain, ils se fanèrent en un cri étouffé. La jeune fille porta les mains à son ventre, hébétée. Ses yeux se posèrent sur le caporal. "Pourquoi ?" lisait-on tout au fond.

- Je suis désolée Lisys, mais je ne peux pas te laisser perdre ainsi la maîtrise de toi-même. Mes excuses pour t'avoir frappée, mais ne fais pas la délicate, ton armure de plates est bien assez résistante pour te prévenir de ces dommages. Et tu auras encore bien des coups à encaisser, soldat. Maintenant, retourne à l'entraînement.

La jeune guerrière le dévisagea avec un mélange de peur et de dégoût. Elle secoua lentement la tête de gauche à droite et, du bout du pied, repoussa l'insigne qu'elle avait jeté un peu plus tôt.

- Je crois que vous n'avez pas compris, caporal. Si vous ne pouvez pas m'aider, je m'en vais. Je quitte les Jeunesses Mathosiennes, non ! je quitte Mathosia.
- Allons Lisys... Tu es l'un de nos meilleurs éléments ! Tu devrais être général d'ici quinze ans !
- Oui mais quinze ans, ce n'est pas même mon âge aujourd'hui. Et je suis déjà toute seule face au mal. Ce n'est pas le destin dont je rêvais pour la jeunesse de mon royaume.

Une à une, elle défit les attaches qui maintenaient sa lourde armure. Du métal froid et massif émergea alors la mince silhouette de l'adolescente, qui aurait presque parut frêle si elle n'avait pas été une mosaïque de muscles saillants.

- Je connais la valeur du courage, et parfois il demande de s'opposer.

Sans rien ajouter de plus, elle quitta la salle et monta les escaliers qui menaient à l'extérieur du camp. Aussitôt qu'elle parvient à l'air libre, sans savoir pourquoi, elle se mit à courir. Ses bottes bientôt la gênèrent, tant par leur poids que par le lourd tintement qu'elles produisaient en cognant le pavé, et elle s'en défit, courant nu-pieds dans les ruelles de la capitale, comme une sauvageonne. Elle en éprouva, sans comprendre comment, une grand jouissance, et l'espace d'un instant elle se sentit apaisée. Mais bientôt elle parvint à sa destination, et aussitôt qu'elle commença à ralentir la douleur se remit à broyer sa poitrine. Elle pleurerait plus tard: le caporal avait raison, elle devait apprendre à contrôler ses émotions si elle voulait être efficace. Alors, elle sécha les larmes qui avaient recommencé à couler, prit une profonde inspiration et, saisissant le heurtoir face à elle, donna trois coups solennels. Au bout de quelques instants, la porte grinça et apparut un petit homme d'une soixantaine d'années, qui la dévisagea longuement tandis qu'elle s'efforçait de garder contenance. Il cligna des yeux.

- Lisys, que fais-tu chez moi en tunique et pieds nus ?
- Oh je... pardon ! s'exclama-t-elle, honteuse.
- Ce n'est rien, entre. J'ai appris pour... enfin, tu le sais bien.

Lisys lui emboita le pas à l'intérieur. La petite maison était agréablement meublée, et un feu réconfortant dansait dans l'âtre de la cheminée. La jeune fille se sentit quelque peu rassurée.

- Tu veux boire quelque chose ? lui proposa le vieil homme.
- De l'eau, ça ira très bien.

Il attrapa la carafe qui traînait sur la table et en versa le contenu dans une timbale de bois grossier qu'il tendit à la guerrière. Pour lui, il alla chercher au fond d'un buffet une bouteille de rhum dont il se servit généreusement.

- Je sais ce que tu vas me demander. J'ai bien peur que la réponse soit non.
- Non ?
- Non, je ne peux rien faire. Crois-moi, c'est la première chose dont je suis allé m'assurer ce matin, en apprenant la nouvelle. Ils n'ont pas le droit de te confier à moi, je n'ai aucun lien de parenté avec toi.
- Mais, Xundril, vous étiez le mentor de ma mère. Vous êtes un homme de confiance, et éminent avec ça...
- Cela n'est d'aucune importance en matière de législation. Tu reviens à ta tante, et par les lois du sang qui sont les plus fortes.
- Elle est incriminée dans les évènements de l'an passé. Comment peut-on seulement douter qu'elle ait été complice des agissements de son époux ? Il est évident qu'elle savait tout, et je suis certaine qu'elle a même participé.
- Ecoute, le tribunal militaire en a décidé autrement, et nous ne sommes pas en mesure de remettre en cause ce genre de jugement. Que ta tante soit ou non une adoratrice de la Tempête Sanglante, elle n'en est pas moins disculpée aux yeux de Mathosia.
- Alors pourquoi serait-elle partie pour Caer Thalos, si elle s'était sue parfaitement innocente ?
- Lisys, tu sais que je la pense coupable au moins autant que toi... mais Jostir n'interviendra jamais. En tant que roi il a des priorités et ce ne sont certainement pas nos affaires personnelles qui vont l'intéresser. Rappelles-toi le cas d'Aria Ishaya: il lui avait donné refuge, mais jamais il n'a levé ne serait-ce que le petit doigt pour poursuivre ses agresseurs. Son époux était venu me voir, à l'époque, me demander d'intercéder en sa faveur. Rien n'a été fait, et il a lui aussi disparu.
- Je ne me souviens pas, je devais avoir sept ou huit ans seulement à l'époque. Mais je ne vois pas ce qu'il y a de choquant là-dedans. C'était une eth, et elle ne s'était même pas repentie.

Le vieillard eu un petit rire. Il se resservi allègrement de rhum.

- L'armée aura ton âme.
- Cela n'a rien à voir ! Ces hérétiques sont des êtres manipulateurs et perfides ! Ils n'ont aucune foi, vois comme ils ont trahis mes parents !

Lisys s'en voulu immédiatement d'avoir élevé la voix. Xundril cependant lui lança un regard empreint de douceur et de compassion. Se tournant vers l'âtre, il poursuivit sa réflexion.

- Ils avaient une fille, mais j'ignore ce qu'elle est devenue.
- Vous la pensez morte ?
- C'est probable, mais il n'est pas impossible qu'elle ait survécu. Aria était une femme intelligente, elle aura tout mis en œuvre pour protéger son enfant.

La mathosienne demeura pensive un instant, fixant à son tour les flammes qui crépitaient en produisant une douce chaleur.

- Elle l'aurait renvoyée chez les eths ses aïeux ? Tu crois qu'il est possible de trouver asile, là-bas ?
- Lisys, à quoi songes-tu ?
- Oh, à rien. Mais je pensais ce peuple hostile au possible.
- Et je te pensais hostile à ce peuple au possible.
- Mais je le suis, détrompez-vous ! Je n'ai que mépris et dégoût envers les impies. Surtout à présent que...

Elle laissa sa phrase en suspend. Elle savait pertinemment qu'en dépit de sa haine envers les renégats, elle ne pouvait leur imputer d'office le meurtre de ses parents, et pour cause: Kaleb et sa garde avaient également été massacrés, et n'étaient donc vraisemblablement pas responsables du guet-apens. A peine eut-elle achevé cette pensée que ses yeux accrochèrent dans l'angle de la pièce un détail qui la troubla.

- C'est vrai ce qu'on dit ? Mathosia... Mathosia serait impliquée dans... ce qu'il s'est passé ?
- On ne sait pas. On ne sait pas du tout. Tout ce qu'on sait c'est que... personne ne sait.
- Non. Tout ce qu'on sait c'est qu'on ne peut avoir confiance en personne, répliqua-t-elle d'un ton glacé. Pas même en vous.
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Shania - Chapitre 2 il y a 7 ans 9 mois #1588

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Shania - Chapitre 2


Shania frappa le jeune homme avec tant de violence qu’en dépit de sa résistance, il recula. Il en fut blessé mais il savait que cette douleur n’était rien en comparaison de celle qui broyait le cœur de la jeune eth. Une clameur sauvage s’élevait de sa poitrine, et les larmes dévalaient ses joues alors qu’elle murmurait sa prière, haletante.

- Thédéor, qu’ai-je fait pour mériter cela, et par quel sacrifice dois-je m’amender ?

Des pas résonnèrent tout près.

- Shania Ishaya ! Que fais-tu ici alors que je t’avais demandé..?

L’eth s’interrompit en voyant le regard empreint de désespoir qui lui répondait.

- C’est fini. Tout est fini. Je ne peux plus me cacher, il est temps pour moi de quitter mon refuge.
- Attends, qu’est-ce que tu dis ? s’alarma la femme, inquiète.

Shania passa la main sur son front imbibé de sueur.

- Ô, quel malheur ! Quelqu’un nous a trahi. Madame est sûrement morte à l’heure qu’il est…

Un soupir s’éleva de ses lèvres, accompagnant ses gestes que l'épuisement rendaient maladroits. Elle détacha de sa ceinture le sac de toile de sorcière qu’elle y avait accroché. Le contenu tinta quand il se déversa au sol.
Les sanglots fébriles de Shania emplirent l’air. La partie la plus macabre de sa vie commençait, et elle le savait. Elle l'avait toujours su. Un jour, elle devrait fuir, à nouveau, se cacher. Simplement, elle avait espéré que ce jour viendrait le plus tard possible. Oh, comme elle aurait aimé pouvoir mener une vie normale ! Mais elle n'avait pas choisi sa naissance, et avait reçu la ruine pour tout héritage. La sienne et celle des siens, et celle de tous ceux qui...

- Gabriel !

Le jeune homme se porta vers elle, la prenant dans ses épaules pour l'obliger à se redresser. Elle le repoussa, le visage déformé par l'horreur.

- Non, attends, Gabriel ! Tu es en danger, toi aussi, s'ils savent que tu...
- Chuuuut...

Il la serra contre lui pour la faire taire.

- Elle a raison, elle n'est pas la bienvenue ici, et tu le sais, trancha la femme d'un ton sévère. Elle ne saurait apporter que le malheur à notre foyer, cette... métisse.
- Comment osez-vous ? Comment osez-vous l'appeler encore ainsi, et devant elle ? Et devant moi ! Vous croyez peut-être que je vaux mieux ? Ne soyez pas stupide, mère, je suis déjà en danger.

Il prit la main de Shania et l'attira sur le chemin en direction de sa maison.

- Viens, on va te cacher.
- Gabriel, je t'interdis...
- Mère, toute ma vie vous m'avez détesté, vous reculez même à ce nom de mère que vous m'avez prié d'employer. Mais vous n'êtes pas ma mère et ne le serez jamais. C'est admirable à vous de vouloir respecter les dernières volontés de votre défunt mari, mais moi je n'ai jamais rien demandé à personne.
- Tu serais mort sans son intervention, insolent !
- Peut-être que la mort vaut mieux que l'esclavage auquel je suis réduit. Je ne serai jamais chez moi ici, vous l'avez dit vous-même: le peuple eth méprise les mathosiens tels que moi, ou elle. Alors pourquoi serais-je plus en sécurité loin d'elle, alors qu'au moins elle est à moitié tels que vous ?
- Tu sais ce qu'ils chassent, Gabriel. L'infâme hybridation, le mélange monstrueux des races. C'est un sacrilège. Toi, tu es peut-être un réfugié, mais du moins tu es un être pur. Tu ne fais pas horreur à la nature.
- C'est vous qui faites horreur au genre humain.
- Gabriel !

La femme fut soufflée par le mépris qui surnageait dans la voix du jeune mathosien. Elle leva la main pour le gifler, mais il ne daigna même pas se tourner vers elle.

- Rassemble tes affaires, Shania. Je t'emmène à la grotte.

Shania, qui jusque-là était restée interdite, se mit fébrilement en mouvement. Elle se pencha et énuméra le contenu du sac qui lui avait été confié: quelques pièces d'or, deux fioles remplies d'un liquide bleu vif, un collier et une petite paire de bottes en tissu. Elle n'irait pas bien loin avec cela, mais elle devrait s'en contenter. D'ailleurs, Gabriel la pressait déjà sous le regard désapprobateur de l'eth qui la jaugeait avec dédain.
Il la mena jusqu'à une petite grotte qui se creusait dans la montagne non loin et qui, bien souvent, l'avait accueillie lorsqu'elle avait eu besoin d'un soutien. Quelqu'un qui sache ce qu'elle traversait. Quelqu'un qui comprenne ce que signifie être arraché à sa patrie. Quelqu'un qui ait connu Mathosia, et qui soit capable de lui conter ce qu'elle avait oublié. Elle savait peu, en définitive, de l'histoire de son ami, mais la similarité de leurs destins lui suffisait à être rassurée en sa présence.
Ils s'étaient rencontrés trois ans auparavant, lorsque le jeune homme, encore un enfant à l'époque, avait été laissé pour mort dans une échauffourée. Ses parents, marchands, s'étaient aventurés un peu trop au Sud avec leur caravane, et avaient été attaqués sans ménagement. Un eth avait alors tenté de s'interposer, et avait été mortellement blessé: lorsque sa femme avait accouru, trop tard, à son secours, il n'y avait déjà plus rien à faire. Mais, alors, l'homme avait vu l'enfant bouger, et il avait supplié sa femme d'entretenir le faible souffle qui peinait à franchir ses lèvres, afin qu'il ne meure pas en vain. Alors, elle avait pris avec elle le jeune mathosien et, en larmes, dévastée, les mains souillées du sang de celui qu'elle considèrerait toujours comme responsable de la mort de l'être aimé, elle se mit en quête d'aide. Kaleb était venu à sa rencontre et l'avait fait venir chez lui: c'est là que, pour la première fois, Gabriel avait planté ses prunelles d'un bleu profond dans les yeux de Shania. Le reste importait peu car dès lors elle avait su qu'elle n'était plus seule, qu'elle ne serait jamais plus seule.

- A quoi tu penses ?

Shania émergea difficilement de ses remembrances. Le mathosien avait l'air soucieux: il devait vraiment s'inquiéter pour elle. Elle ne voulait pas tomber dans le mélodrame en rappelant leurs souvenirs de jeunesse, alors elle opta pour un demi-mensonge:

- Rien. Je me remémorais juste... ce qu'il s'était passé.
- Je suis désolée Shania... J'aurais tellement voulu pouvoir être là, te protéger...
- Ne sois pas stupide, tu n'aurais rien pu faire. C'est moi qui suis désolée de venir, encore une fois, bouleverser ta vie...
- Toi, ne sois pas stupide. Et puis, de toute façon, il fallait que je te vois.

Shania lui lança un regard interrogateur. Il lui répondit par un faible sourire et remonta la manche de son gilet: sur son bras courait une large plaie, boursouflée par endroits, et d'une profondeur inquiétante. La métisse ne put s'empêcher de grimacer.

- Tu penses que tu peux faire quelque chose ?
- C'est salement infecté, comment tu t'es fait ça ?
- C'est grave ?
- Non, je vais t'arranger ça. Mais qu'est-ce qu'il t'es arrivé ?
- Je me suis fait attaquer par une bête-tranchante en allant labourer. Ces saletés sont de plus en plus téméraires.

Shania hocha la tête d'un air distrait. Elle savait que Gabriel lui mentait: l'animal n'aurait pas fait ce genre de dégâts, il aurait plutôt tenté de l'embrocher. La coupure était trop nette pour être le fait d'autre chose qu'une lame, mais son ami ne lui avouerait jamais qu'il s'était encore fait malmené par quelque xénophobe. Elle décida donc de ne pas relever, et plaça ses mains au-dessus de la blessure. En quelques instants, celle-ci se résorba.

- Merci...
- C'est normal, c'est mon rôle de protéger ceux que j'aime.

Ils échangèrent un sourire gêné.

- Je te t'ai jamais remerciée... pour la dernière fois...
- Oh, ce n'est rien, Gab, oublie.
- Si, si, j'insiste. Tu m'as tiré d'un bien mauvais pas. Si tu n'avais pas été là pour lever le sortilège...
- Ecoute, combien de fois t'es-tu interposé entre moi et des...
- Jamais, Shania, tu le sais bien. Cesse de vouloir me faire paraître plus héroïque que je ne le suis. Je n'ai jamais eu à te venir en aide, aux yeux de n'importe qui tu as l'air d'une véritable eth.
- Si, il y a eu cette fois...
- Ils ont voulu s'amuser avec une servante, rien de plus. Je n'ai pas été d'une grande aide.
- Si. Je ne sais pas me défendre. Je ne sais qu'aider les autres, c'est tout ce que l'on m'a appris.
- Alors il faudra améliorer ça. Tu dois pouvoir faire face aussi. A ce sujet... j'ai trouvé ça, dans notre cave. J'ai pensé que ça pourrait t'être utile.

Il dégagea de derrière un rocher un petit bouclier de bois de forme circulaire qu'il tendit à la jeune fille.

- Pourquoi tu ne le prends pas ?
- Tu sais comment je combats. Ce qui importe, c'est ma vivacité, un tel objet m'encombrerait. Toi en revanche...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase: son souffle l'abandonna. Il avait été projeté au sol sans avoir le temps de réagir.
Shania éclata de rire.

- Ta vivacité, hein ?
- Arrête de te moquer de moi ! Tu sais que je ne suis pas trop à ce que je fais, en ce moment...
- Je suis désolée de devoir te dire ça, Gabriel, mais il va falloir que tu sois sur tes gardes. Elle a raison, je suis une menace pour toi...
- Ne sois pas ridicule, je ne risque rien...

Le bloc de pierre qui siffla à moins de trente centimètres de son crâne lui donna tort. Il alla s'écraser sur les parois de la caverne avec un bruit sourd. Gabriel blêmit sans esquisser un geste. "Fuis" formaient les lèvres de Shania en silence, paniquées de le voir sans réaction. Il se redressa lentement, désignant imperceptiblement du menton le boyau qui s'ouvrait au fond de la grotte sur un dédale que tous deux connaissaient bien. Deux mots sortirent de sa bouche:

- Cours, toi.
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Tanah - Chapitre 2 il y a 7 ans 9 mois #1589

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Tanah - Chapitre 2


Tanah frappa la statue du Prêtre avec tant de violence qu’en dépit de la solidité de la pierre, elle se fissura. Cela la ravit mais elle savait que cette exultation n’était rien en comparaison de celle qui allait broyer son cœur. Une clameur sinistre s’éleva de sa poitrine, et des larmes de joie dévalaient ses joues alors qu’elle murmurait sa prière, respirant profondément.

- Esprits, dans toute ma gloire, je vous offre ce sang en sacrifice !

Des pas résonnèrent à l’angle d’un couloir.

- Tanah Vjün ? Vous êtes bien celle qui..?

Le bahmi s’interrompit en voyant le sourire empreint de cruauté qui lui répondait.

- C’est fini. Ca va finir. Ca va peut-être finir. Il est temps pour toi de quitter la scène, mon ange.
- Qu’est-ce que… vous voulez dire ? balbutia le mercenaire, inquiet.

Tanah posa un doigt sur sa bouche vermeille de sang.

- Oups, comme c’est malheureux… on dirait que tu as été trahi… Tu es mort, mon chaton.

Une berceuse s’éleva de ses lèvres, accompagnant ses gestes que l’excitation rendait presque fébriles. Elle détacha de sa ceinture la dague qu’elle y avait raccrochée. Elle tinta quand elle quitta son fourreau.
Le rire maudit de Tanah emplit l’air. La danse macabre commençait.
Elle était pareille à un aigle, ses mouvements plus légers que ceux d’un oiseau, ses bras déployés comme des ailes. Un arc de cercle scintillant. En un chuintement tout était déjà fini.
Le corps du bahmi tomba comme au ralenti.
Tanah était déjà dans la pièce suivante, embrassant de son regard les murs maculés du sang des siens. Assemblés autour du corps de quelques serviteurs, trois autres mercenaires se tenaient là, interdits. Reconnaissant la fille qui, un mois plus tôt, était venue s’adresser à eux, ils se détendirent, attendant ses instructions: elle était riche, et ils seraient grassement payés. Aussi étaient-ils suspendus à ses lèvres lorsqu’elles s’ouvrirent:

- Et à présent, la pauvre Tanah, l’orpheline éplorée, arrivée trop tard, désespérée, va venger la mort de ses parents chéris.

Dans un craquement sinistre, la roche se fissura à ses pieds et une silhouette cadavérique s’extirpa du sol, une épée se balançant mollement au bout de son bras. Tanah délia ses mains violacées, et au bout de ses ongles apparurent dix petites flammes. Elles se condensèrent en traversant l’air et vinrent frapper le premier homme au visage. Celui-ci laissa un cri s’échapper de ses lèvres tandis que celles de la kelari dessinaient des malédictions. Le squelette à ses côtés se rua sur l’homme et frappa celui-ci si fort qu’on eu pu s’attendre à voir les os de ses bras de désolidariser. Pendant ce temps, les deux autres mercenaires bandèrent leurs arcs et mirent Tanah en joue. Une première flèche siffla que la jeune fille esquiva d’un pivotement des hanches, tandis que son bras projetait une nouvelle boule de feu. L’homme la reçut en plein ventre et lâcha son arc. Il ne se rendit même pas compte qu’une énergie noire enveloppait ses mains et s’insinuait au plus profond de son être pour le ronger de l’intérieur. Le dernier homme, entre-temps, avait renoncé à l’attaque à distance et s’était rapproché: il était tout juste à un mètre de la kelari, encore un pas… il n’aurait qu’à allonger le bras… elle n’avait pour armure qu’une simple tunique de toile, il n’en ferait qu’une bouchée.
D’un coup, il fut prit d’une peur incontrôlable et, comme s’il n’avait plus d’emprise sur son propre corps, couru à l’autre bout de la pièce, où il fut cueilli par un cercle enflammé. A peine eut-il le temps de redevenir lui-même avant de s’apercevoir que la jeune fille avait bondit auprès de lui pour lui enfoncer sa dague dans le thorax. Il bascula dans l’ombre.
Le second homme, quand à lui, sentait ses forces décliner sans comprendre, si bien que quand le feu vint à nouveau le frapper, il n’eut pas même l’instinct de se défendre: sa vie l’abandonnant, il tomba à genoux sur le sol glacé.
Le crâne du mort-vivant vint buter contre lui: le premier combattant était parvenu à s’en défaire. Toutefois, il était fortement affaibli: Tanah n’avait plus qu’à l’achever, ce qu’elle fit d’un simple coup de poing en plein plexus solaire. L’infâme craquement qu’elle provoqua ainsi lui indiqua sa victoire.
Elle épousseta sa tunique en prenant du recul pour mieux apprécier le carnage. Les cadavres des bahmis qu’elle avait engagés se superposaient à ceux de ses anciens esclaves. C’est alors qu’elle remarqua que l’un d’eux n’était pas tout à fait mort. Elle reconnu le jeune mathosien qu’elle avait réprimandé un peu plus tôt: des flots de sang se déversaient de ses flancs, mais dans son regard subsistait une étincelle de vie. En s’approchant, elle perçut son souffle rauque qui brûlait sa gorge au rythme de son agonie. Elle déposa un baiser sur son front.

- Chuuuuut mon enfant. Laisse-toi aller. Tout est bien. Tout va bien.

Ce disant, elle appuyait sur sa gorge et l'esclave, trop affaibli pour résister, ne tarda pas à suffoquer. Quand sa tête bascula en arrière, la kelari le repoussa du bout du pied. Elle n'avait pas que cela à faire. Elle avait payé six mercenaires, ce qui signifiait qu'il en restait deux. A cette pensée, elle ne put retenir un rire amusé: elle n'en ferait qu'une bouchée.
La flèche siffla à moins de cinq centimètres de son oreille.
Tanah éclata de rire.

- Tu avais une chance de me prendre par surprise. Dommage, tu l'as laissée passer.

En se retournant, elle fit face à un bahmi d'une stature imposante. Elle devina à la lueur froide de son armure qu'il était différent des autres: plus résistant, plus enragé. Il savait recevoir les coups. Tant mieux: il allait exploiter ce talent.

- C'est bête, mon cœur, d'être si mauvais archer. Tu n'as pas été formé à cela, pas vrai ? Alors viens, je t'attends.

La bouche du mercenaire se tordit en un sourire. Jetant son arc à terre, il tira la lourde épée qui pendait à sa ceinture et, la brandissant comme s'il s'agissait d'un jouet, se rua sur Tanah.
Bientôt son bras s'embrasa, lui arrachant une grimace de douleur.
Quelque chose frappa son ventre, sans qu'il eut le temps de le voir. Le coup manquait de vigueur, mais parvint néanmoins à l'ébranler à travers son armure. Mais après tout, quelle importance ? Ce n'était qu'une égratignure. Il accéléra, leva son bras plus haut encore pour prendre son élan et, de toutes ses forces, frappa la fille.
Cru frapper la fille.
Ce fut une pile d'os qui se désagrégea à ses pieds.
Où était-elle passée ?

- Par ici, mon mignon !

Il allait le faire. Commettre l'erreur de se retourner vers sa voix cristalline. Il allait le faire, et alors elle pourrait le frapper en plein visage. Elle l'aveuglerait ainsi, un instant seulement, mais ce serait suffisant. Largement suffisant. Encore un instant...
Tout se passa très vite, une fraction de seconde seulement. Mais ce fut suffisant. Largement suffisant.
L'homme glissa contre le mur sur lequel il avait été projeté.
Tanah ne prit même pas la peine de vérifier s'il respirait encore. Elle siffla entre ses dents:

- Pitoyable... Pourquoi faut-il toujours que cela soit aussi facile ?
- Si c'est si facile, viens donc me chercher !

Tanah se raidit. La voix qui venait de l'invectiver provenait de dehors. Une voix indubitablement féminine. La kelari sourit: elle aimait affronter les femmes, elles avaient toujours une approche différente du combat, bien plus intéressante _ mais pas plus efficace face à elle. Elle ferma les yeux un instant, essayant de rappeler à elle le visage de la mercenaire qu'il lui restait à affronter, mais elle ne se souvenait pas avoir repéré de femmes parmi ceux qu'elle avait engagés. Elle avait été trop attentive pour que cela ait pu lui échapper, et sans doute avaient-ils caché une partie de leurs effectifs. "C'est sage à eux" songea Tanah, "mais malheureusement cela ne servira à rien. Puisqu'elle a eu l'audace de me provoquer, à présent je sais où elle se cache, et j'ai l'avantage de connaître le terrain." Pareille à un chat, elle se glissa par l'embrasure de la porte du fond et déboucha sur la cour. L'air était lourd du parfum des fleurs tropicales, que les branches paresseuses des palmiers brassaient à peine. La chaleur, sans doute, était écrasante, mais ce n'était pas une pyromancienne telle que Tanah qui allait s'en plaindre. Ce qui, en revanche, la dérangeait un peu plus, c'était le bruissement langoureux des feuilles qui mettait son ouïe à l'épreuve. Elle percevait, quelque part, comme un souffle, mais comment connaître son origine ? Ne s'agissait-il pas, simplement, du vent qui faisait des siennes ? Pourquoi alors le son lui paraissait-il si précis ? Elle embrassa le jardin d'un regard circulaire. Les feuillages épais offraient plusieurs cachettes, mais nulle part ils ne semblaient s'agiter anormalement.

- Dommage, je vais devoir sacrifier les jardins.

A peine eût-elle achevé sa phrase que les arbustes s'embrasèrent, rongés par de belles et hautes flammes, qui se propagèrent dans le jardin tropical avec une rapidité captivante. Tanah n'avait plus qu'à cueillir sa proie: coincée comme elle l'était, elle serait brûlée vive si elle ne se mettait pas immédiatement à découvert. La kelari ouvrait grand ses yeux émeraude, attentive au moindre frémissement. La senteur délicieuse de la nature carbonisée chatouillait ses narines, presque aussi séduisante que le parfum du sang. Mais ce qu'elle cherchait à y percevoir, c'était l'odeur caractéristique de la chair brûlée, âpre et entêtante. L'espace d'un instant, elle ferma les yeux pour mieux se concentrer.
Elle bascula au sol dans un glapissement. Un poids subit et concentré sur ses épaules l'avait surprise et avait fait céder ses genoux. Sa cheville avait émit un craquement de mauvais augure dans sa chute. Elle la secoua sans pouvoir retenir une grimace de douleur: elle n'était pas cassée, mais tout de même salement amochée. Elle se redressa péniblement et regarda autour d'elle, mais ne put rien discerner: elle avait dû rouler plus au centre du jardin, et tout était envahi par une fumée blanche aussi dense que le brouillard qui baignait la jungle au petit matin. Pour la première fois, elle se sentit vulnérable. Et elle n'avait pas tort: si elle ne voyait rien, sa silhouette sombre se découpait en revanche nettement dans les volutes laiteux. Le crépitement persistant des flammes couvrit jusqu'à l'ultime instant le sifflement de la flèche: elle se rejeta en arrière, mais le trait la frappa tout de même à l'épaule, avec tant de puissance que sa cheville blessée ne lui permit pas de se soutenir. A nouveau elle se retrouva agenouillée au sol. Comment elle, Tanah Vjün, joyau de son Clan et de sa race, pouvait-elle ainsi se faire malmener ? Une ombre passa tout près et, vive comme un félin, elle tenta de la faucher de sa jambe valide. Tenta seulement. En un bond sa cible fut hors d'atteinte.

- Facile, n'est-ce pas ?

Un éclat de rire s'éleva dans les airs.
Now I’m fighting this war since the day of the fall
And I’m desperately holding on to it all
But I’m lost
I’m so damn lost...

And I’m wondering why I still fight in this life
‘Cause I’ve lost all my faith in this damn bitter strife
And it’s sad
It’s so damn sad...

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Lisys - Chapitre 3 il y a 7 ans 8 mois #1777

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Lisys - Chapitre 3


Le vieil homme la dévisagea en fronçant les sourcils.

- Que veux-tu dire, Lisys ? Voyons, tu sais bien que j'ai toujours été là, tu peux compter sur moi.
- Comment avez-vous osé ? Ils avaient confiance en vous !

Lisys s'était mise à hurler.

- Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu deviens paranoïaque !
- Traître ! Comment avez-vous pu ?
- Ecoute, je comprends que tu sois dévastée par la mort de...

Il s'interrompit en la voyant se lever d'un bond et se diriger vers la commode dans l'angle. Là, la lueur d'une bougie lançait des reflets paresseux sur un petit objet aux teintes cuivrées.

- Ce médaillon. Il appartenait à ma mère, et elle ne s'en séparait jamais.
- Tu dois confondre...

Elle attrapa le collier et l'inspecta minutieusement.

- C'est un objet de très grande valeur, et vous le savez. Mais ce que vous n'imaginiez peut-être pas, c'est que cette gravure au dos, elle est unique.
- Ah, mais c'est normal. C'est bien celui de ta mère, tu as raison. Ils me l'ont envoyé ce matin, avec le reste de ses effets personnels. Je ne pensais pas l'avoir laissé là...

Le médaillon glissa entre les doigts de Lisys sur l'épais tapis de laine sous ses pieds. Elle se laissa tomber au sol à son tour, plongeant son visage dans ses mains.

- Pardonnez-moi, Xundril. Je ne sais pas ce qu'il me prend... C'a été un tel choc pour moi... je ne sais plus trop où j'en suis.
- Ce n'est pas grave, je comprends. N'importe qui serait dans le même état à ta place. Ne t'inquiètes pas, répondit-il d'un ton mielleux.
- Merci...

Pendant un moment, on n'entendit plus que le crépitement des flammes dans l'âtre. Lisys était plongée dans ses pensées, essayant de rassembler les bribes d'information éparses qu'elle avait engrangées pour rationnaliser le tableau qu'elle avait sous les yeux.

- Dites-moi, cela vous dérange si j'emprunte votre chambre un moment ? Je suis à bout de nerfs, et je pense que j'ai vraiment besoin de dormir pour m'éclaircir les idées.
- Mais je t'en prie, tu sais où la trouver !

Lisys hocha la tête en signe de remerciement. Elle s'engagea dans les escaliers sans empressement, laissa paraître une certaine mollesse due à l'épuisement, tant physique qu'intellectuel. Arrivée en haut, elle parvint dans la chambre du percepteur en poussant une large porte de bois sur sa gauche. Aussitôt qu'elle l'eut refermée derrière elle, elle se rua sur la commode servant de table de chevet. L'explication de Xundril ne l'avait pas convaincue, et il fallait qu'elle trouve par elle-même le moyen de confirmer ou d'infirmer ses soupçons.
Elle ne trouva rien de concluant dans les premiers tiroirs, mais celui du bas était fermé. Elle essaya de forcer sur la serrure, en vain. Regardant autour d'elle, elle chercha du regard un endroit où il aurait éventuellement pu cacher la clef, se glissant sous le lit, décrochant les tableaux des murs, mais elle ne trouva rien.

- Il est plus intelligent que cela, il aura certainement gardé son trousseau sur lui, siffla-t-elle entre ses dents.

Elle sortit alors de la chambre et traversa le couloir pour parvenir au bureau, mais celui-ci était également fermé, ce qui ne fit que la rendre plus suspicieuse. Elle remarqua néanmoins que la porte sortait légèrement de ses gonds, et elle pouvait distinguer, de l'autre côté de la fente qu'elle laissait, le verrou. Si elle avait pu glisser un objet dans l'ouverture... Elle se souvint d'avoir vu un ouvre-lettres dans un des tiroirs de la table de chevet, qu'elle s'empressa d'aller chercher. En s'en aidant, elle parvint à arracher à la serrure du bureau un cliquetis triomphant.
Le plancher grinça sous ses pas alors qu'elle pénétrait dans l'atmosphère lourde de la pièce. Les fenêtres étaient fermées, et l'obscurité avait repris ses droits. Elle se risqua à allumer une chandelle et, s'aidant de sa flamme vacillante, commença à fouiller les meubles. Plusieurs tiroirs étaient fermés, mais elle n'en fut pas frustrée car, connaissant son mentor, elle se doutait que, de toute manière, il n'y aurait rien caché de compromettant.

- Un lieu discret, auquel on ne penserait pas... murmura la jeune fille pour elle-même.

Elle jeta un regard circulaire à la pièce, et ses yeux finirent par se poser sur l'épais tapis eth qui ornait le sol d'arabesques. S'agenouillant, elle en souleva un pan, examinant une à une les lattes du plancher dans l'espoir d'en repérer une branlante, qui aurait pu dissimuler une cachette. Malheureusement, le parquet était impeccable, d'un bout à l'autre de la pièce.
Elle testa ensuite les plinthes de bois au bas des murs, et retourna faire de même dans la chambre. Là encore, elle ne trouva rien, et elle commençait à désespérer. Puis, finalement, elle en vint à la conclusion qu'elle avait jugé son mentor un peu hâtivement, et se sentit honteuse et stupide.
Revenue au bureau, elle allait éteindre la bougie qu'elle avait laissée sur le pupitre quand son regard accrocha l'immense bibliothèque qui occupait tout un pan du mur du fond. Des centaines d'ouvrages sur l'histoire de Telara, ses guerres et ses accomplissements, et sur la montée en puissance des Cultes. Elle avait face à elle un éventail représentatif de la grandeur et de la décadence de son empire, et elle sentit son cœur se serrer. Comment en était-on arrivé là ?
Elle laissa ses yeux traîner sur les titres des volumes poussiéreux. L'étagère inférieure était en entier consacrée à l'historiographie mathosienne de ces soixante dernières années et aux biographies des six derniers rois, auxquelles s'ajoutait un essai sur les princes Zareph et Aedraxis. Le rayon du dessus était exclusivement rempli d'ouvrages sur les elfes, avec une importance particulière attachée à la crise aelfwar et à l'exode des kelaris. Lisys fut tentée de s'abreuver de l'Histoire des peuples dont elle descendait, mais fut bientôt attirée par d'épais tomes aux titres bien plus intrigants. Ils traitaient de sujets auxquels son jeune âge ne lui donnaient encore qu'un accès très limité, quelques connaissances générales seulement, et qui étaient censés constituer son apprentissage de ses dix prochaines années.

- Voici donc tout ce qu'il me reste à apprendre, chuchota-t-elle avec ravissement.

Elle lu les titres à voix basse, comme pour s'en imprégner: "De la répression des Cultes", "Glasmarteau, joyau de la magie runique ou pêché d'ubris ?", "Enquête officielle sur les pratiques observées au sein des Cultes Abyssaux", "Traditions et intégration du peuple bahmi", "Faut-il bannir les bhamis ?", "Rapport sur les fouilles effectuées à Arkeen", "Eboni, de l'Envoûtée à la Maudite". Les trois rayonnages supérieurs étaient apparemment assignés aux œuvres traitant du peuple eth et de son ouvrage. Elle peinait à distinguer les tomes du haut et, ne pouvant réfréner sa curiosité, tira l'escabeau appuyé contre la bibliothèque. Elle constata alors que le vieil homme possédait quantité de livres traitant de l'exploitation et de l'usage des pierres de source, dont elle savait qu'une bonne partie avait été proscrite par la censure royale. Il avait dû obtenir des autorisations spéciales pour pouvoir les consulter et mieux, les conserver, et cela seul justifiait le fait qu'il mette son bureau sous clef.
Dévorée par une curiosité plus forte que sa raison, Lisys s'empara de l'un des ouvrages avec excitation. C'est alors qu'elle entendit un bruit discret, comme quelque chose qui glisse. Se hissant tout en haut de l'escabeau, elle aperçu une épaisse enveloppe qui devait être glissée entre deux des livres. Deux lettres étaient calligraphiées sur le rabat, que Lisys eut du mal à distinguer: un E et un I. Intriguée, elle délaissa immédiatement les ouvrages sur la pierre de source et s'intéressa à sa trouvaille dont le contenu n'était autre qu'une épaisse correspondance rédigée d'une écriture serrée. Pas d'en-tête, pas de signature. Juste des suites de mots qui semblaient sans queue ni tête. Lisys poussa un soupir de frustration; cependant, elle comprit qu'elle était tombée là sur un document intéressant. S'emparant des feuilles cornées, elle descendit l'escabeau et entreprit d'en décoder le sens à la lueur de la bougie.
Elle essaya un à un tous les codes qu'elle avait en tête, modifiant des lettres, ne lisant qu'un mot sur deux ou ne relevant que la première ou la seconde lettre à chaque fois. Rien ne semblait concluant. Puis, alors qu'elle commençait à désespérer, elle remarqua sur l'une des lettres un espace anormal entre deux mots. Cela ne sautait pas aux yeux, mais dans un message crypté cela était notable. Etalant toute la correspondance sous ses yeux, elle remarqua le même fait à deux ou trois reprises. En revanche, quelquefois, certains mots étaient griffonnés d'une écriture plus serrée, comme si on avait dû les tasser pour qu'ils occupent un espace limité. "Bien sûr" songea-t-elle. "Bien sûr, une grille de lecture..." Elle devait trouver une page percée de trous, qui ferait ressortir les mots à retenir dans le texte. Mais où celle-ci pouvait-elle être cachée ? Certainement pas à proximité de l'enveloppe, Xundril était plus intelligent que cela. Elle se redressa et jeta un regard circulaire.
Quand elle eut effectué un demi-tour, son cœur se figea dans sa poitrine.

- Que fais-tu ici ? l'interrogea la petite silhouette du vieillard.
- Je... Je... J'étais trop préoccupée pour trouver le sommeil, alors je me suis dit que j'allais jeter un œil à la bibliothèque... Il y a des livres intéressants...
- Et certains interdits. Cette porte était fermée, Lisys.

La guerrière frissonna en sentant la dureté du ton de son précepteur. Elle tenta de répondre avec un sourire penaud.

- Oh, vraiment ? Je... je ne sais pas, je pensais que la porte était juste un peu dure, alors j'ai forcé... Le verrou a dû céder, je suis désolée.
- Et que lis-tu donc, ma petite ?

Lisys se raidit, sans parvenir à masquer l'horreur sur son visage. Faisant de son corps un écran entre le vieil homme et le pupitre, elle comprit qu'elle aurait du mal à le tromper.

- Oh je... rien... je recherchais des informations sur...
- Tu ne trouveras pas le décodeur.
- Pardon ?
- La grille de lecture, elle n'est pas ici.
- Oh, mais non... Enfin, vous voulez dire..? C'est secret ? Je n'avais pas compris, oh je suis tellement confuse...

L'homme rit. Un rire qui glaça le sang de la jeune fille.

- Ne me prends pas pour un imbécile, cela fait bien dix minutes que je t'observe. Tu étais tellement absorbée que tu ne l'as même pas remarqué...
- Je...

Lisys remarqua alors le petit tourbillon qui commençait à se former au creux de la main de l'homme. Un tournoiement au sein duquel dansaient de minuscules rochers, qui bientôt allaient grossir et s'écraser sur le visage de la mathosienne.
Now I’m fighting this war since the day of the fall
And I’m desperately holding on to it all
But I’m lost
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Shania - Chapitre 3 il y a 7 ans 8 mois #1778

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Shania - Chapitre 3


L'horreur se peignit sur le visage de Shania.

- Gabriel, non, tu ne vas pas...
- Cours, toi !

Son ton s'était fait violent. Trop occupé à l'enjoindre de fuir, il faillit recevoir un nouveau bloc de roche en plein visage. Shania comprit qu'il ne fléchirait pas. Elle s'engouffra dans la galerie au moment où un vent intense se mettait à tournoyer à l'entrée de la grotte. Parvenue au premier coude que formait le boyau, elle risqua un coup d'œil en arrière, et vit deux silhouettes se découper sous l'arche de pierre tandis que celle de son ami s'estompait pour finalement totalement disparaître. "Pourvu qu'il reste caché" songea-t-elle en accélérant sa course, "pourvu qu'il ne tente pas les Dragons en bondissant sur eux !" Un bruit sourd suivi du fracas des lames vint vite réduire cet espoir à néant. Les yeux de la jeune fille se baignèrent de larmes: elle savait pertinemment que le mathosien n'était pas de taille face à ses poursuivants, et s'en voulait atrocement de n'avoir su réagir de sorte à le convaincre de ne pas la couvrir.
Le trouble bien vite lui fit perdre son orientation, et elle réalisa soudain qu'elle n'avait plus la moindre idée de l'endroit où elle se trouvait; or les souterrains formaient là un labyrinthe complexe, qu'elle avait des années durant exploré avec son ami, et à travers lequel ils n'avaient trouvé qu'une seule issue. Mais où était-elle à présent ? Elle ne se souvenait pas avoir pris le moindre embranchement, mais dans sa panique elle avait dû rater un passage sur le côté, celui qui aurait dû la faire passer près de l'anfractuosité... Elle voulu faire demi-tour, mais comme elle arrêta ses pas le bruit de la course continua à résonner dans la caverne: l'un des hommes était déjà à sa poursuite. Elle porta une main à sa bouche en songeant que de Gabriel ils n'avaient dû faire qu'une bouchée. Les larmes coulèrent de plus belle, mais elle ne voulait pas que son ami se soit sacrifié en vain. Faute d'avoir le choix, elle continua à courir tout droit, et à son immense soulagement reconnu la bifurcation qu'elle devait prendre: elle était allée moins loin qu'elle ne l'avait imaginé.
Sans relâche, elle galopa dans des galeries de plus en plus étroites, devant parfois se baisser ou escalader des amas de pierres. La luminosité était de plus en plus faible au fur et à mesure qu'elle progressait, et à un moment elle dû presque progresser à tâtons. Enfin, elle reconnu le coude qui précédait la sortie, et déjà elle pouvait apercevoir les rayons du soleil qui... perçaient à peine au-dessus d'un gigantesque éboulis.
Elle demeura hébétée face à sa malchance. Le passage qui demeurait était bien trop étroit pour qu'elle puisse s'y glisser, et ses mains frêles jamais ne parviendraient à déplacer les rochers qui encombraient la voie. Comble de malheur, elle entendait encore l'écho de pas autres que les siens, signe que son poursuivant avait réussi à la filer au sein du dédale. Elle était faite comme un rat, prise au piège sans la moindre issue de secours. Elle allait mourir là, seule, après que Gabriel... Gabriel... Son image la bouleversa et lui redonna courage à la fois. Elle lui ferait honneur et ne se laisserait pas tuer sans combattre.
Dans la précipitation, elle avait laissé le sac de toile et son contenu mais tenait toujours serré dans son poing le bouclier que son ami lui avait donné. Il la défendrait... mais si faiblement. Qu'importait ! Elle respira profondément et sa fragile silhouette pivota de sorte à faire face à la galerie dont elle arrivait. Les pas se rapprochaient de seconde en seconde, et elle devait faire tous les efforts du monde pour ne pas trembler. Encore quelques secondes et il déboulerait face à elle... Si elle pouvait avoir l'avantage de la surprise, ne serait-ce qu'une seule seconde... Elle se concentra de toutes ses forces...

- Shania !

Elle dévia maladroitement la course du sort qu'elle s'apprêtait à lancer, et il ricocha sur la paroi rocheuse dans un horrible fracas.

- Shania, on les a semés, mais ce n'est pas une raison pour les alerter, lui lança un Gabriel essoufflé.
- Oh je... je... pardon !

Paniquée, elle prit sa tête entre ses mains en chancelant, se demandant quoi faire à présent. Elle s'aperçut alors que son ami souriait, et en fut infiniment soulagée.

- Je suis tellement contente... Mais dis-moi, qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Le jeune homme fourbu se laissa glisser contre un rocher sans lui répondre. Il désigna du menton l'amas de rochers qui bloquait la sortie.

- C'est vraiment pas de pot. Ce n'était pas là la semaine dernière quand je suis passé, mais ne t'en fais pas. Je suis presque sûr qu'ils n'arriveront pas jusque-là, et nous n'aurons qu'à attendre qu'ils renoncent à nous chercher.
- Gabriel, ces gens-là n'abandonneront pas !
- Eh bien ils se perdront et nous passerons dans leur dos ! On ne peut rien faire d'autre, de toute façon.

L'adolescent se massa les genoux avec une grimace. Il était pantelant et couvert du sueur.

- C'est une manie de toujours éluder mes questions, hein ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Il chassa l'interrogation d'un geste de la main, signe qu'il avait besoin d'un peu de temps. Shania remarqua alors la tâche brun-rouge au niveau de son ventre, et se précipita vers lui.

- Ô Thédéor, tu es blessé ? Mais pourquoi tu ne me dis jamais rien !
- Ce n'est rien, tu vas arranger ça en moins de deux, lui répondit-il avec un sourire triste.

Elle souleva le pan de tunique qui masquait la plaie et porta la main à sa bouche, horrifiée.

- Gabriel... Gabriel, ça a l'air grave. Comment as-tu pu courir avec une blessure pareille ? Tu as dû te vider de ton sang !
- Non, non, rassure-toi, j'ai pressé sur la plaie de toutes mes forces, il ne fallait pas que des traces de sang puissent les mener jusqu'à toi...
- Oh Gabriel... je vais faire ce que je peux, mais je ne garantis pas de pouvoir te guérir totalement...
- Shania. J'ai confiance en toi.

Il l'avait fixée avec un sérieux, une gravité qu'elle lui connaissait peu. L'espace d'un instant elle sentit son cœur se serrer à cette déclaration, mais elle savait que ce n'était pas le moment de s'émouvoir. Son affection envers lui la travaillait de plus en plus, et elle était consciente que ses sentiments dépassaient le stade amical, mais dans l'immédiat sa santé était ce qui importait le plus. Elle lui parlerait de tout cela plus tard. Quand ils seraient sortis de là. Ce serait sans doute un moment approprié.
Chassant cette idée, elle focalisa toute son attention sur la plaie pour la résorber. Elle devait veiller à réparer les tissus en profondeur, car si elle la refermait simplement en surface, il y avait de grandes chances pour qu'il fasse une hémorragie interne sur laquelle il serait difficile d'agir. Par chance, aucun organe vital n'était touché, et à sa grande surprise elle parvint à le guérir sans trop de difficultés.

- Merci Shan, tu es géniale.

"Shan". Ce surnom, ajouté au compliment, versa en elle une profonde chaleur.

- Tu ne m'as toujours pas dit...
- Oui. Je vais te raconter. Quand ils sont arrivés _ ils étaient deux _ je me suis caché. J'ai attendu qu'ils passent devant moi et je me suis glissé dans leur dos. Ils étaient sur leurs gardes, mais à mon avis ils ne s'attendaient pas à ce que l'un de nous soit resté. Alors, je les ai sonnés et, aussi fort que j'ai pu, j'en ai frappé un dans le dos. Son armure était résistante, mais en quelques coups j'ai pu l'affaiblir et j'ai enfin réussi à passer au travers d'un coup plus puissant. Malheureusement, ça n'avait l'air de n'être qu'une égratignure pour lui, car aussitôt qu'il a eu repris ses esprits... Enfin, tu as bien vu. Un heureux pas de côté m'a permis d'esquiver son coup suivant, qui pour tout te dire m'aurait sans doute achevé étant donné la force de son bras, et j'ai réussi, je ne sais comment, à me dérober en l'assommant une seconde fois. Alors, sans réfléchir, je me suis enfui au pas de course, à ta suite. Et me voilà.

Shania demeura sans voix, à la fois horrifiée au récit des risques qu'avait pris son ami et admirative devant la promptitude avec laquelle il avait su réagir. Gabriel sembla presque gêné de l'avoir ainsi troublée, et il se redressa pour inspecter les rochers qui bloquaient la sortie.

- Bon, je vais nous sortir d'ici.
- Tu crois qu'il y a un moyen de dégager ces pierres ?
- Il ne faut pas rêver, mais on peut toujours essayer la galerie du haut.
- Gabriel, tu es fou ?
- Tu vois une autre option ?

Shania déglutit. La "galerie du haut" était une bifurcation non loin qui montait pour mener à une ouverture à flanc de montagne, à une cinquantaine de mètres d'altitude. En découvrant ce débouché, ils avaient tous deux conclu que le terrain était bien trop escarpé pour être praticable, et qu'il était impossible de parvenir en bas en un morceau. Pourtant, c'était là la proposition du mathosien, et la jeune fille devait bien admettre qu'elle ne voyait pas d'autre solution.

- Allez, viens, plus on perdra de temps, plus on augmentera les chances qu'ils finissent par nous trouver.

Ils se mirent en route et entamèrent l'ascension avec appréhension. En dépit de l'assurance qu'il affichait, Gabriel n'était absolument pas certain de pouvoir y arriver. Son angoisse d'ailleurs augmenta une fois qu'ils parvinrent face au précipice: il semblait encore plus agressif que dans son souvenir. Il savait néanmoins qu'il devait conserver un visage impassible, pour rassurer Shania. Celle-ci suivait son ami avec une certaine maladresse, mais ils réussirent sans trop de problèmes à descendre sur une dizaine de mètres, avant de parvenir à un à-pic vertigineux. Shania fut prise d'une violente nausée parvenue au bord, mais choisi de ne pas le laisser paraître. Quand Gabriel lui indiqua sur quelles prises compter, elle suivit avec attention, s'efforçant de bien analyser le terrain. Elle pouvait le faire essayait-elle de se convaincre, mais elle connaissait trop bien la faiblesse de ses muscles. A trois reprises en effet, elle faillit glisser, mais Gabriel, plus agile, l'aida à se stabiliser. Hélas il ne put rien quand la prise de la jeune fille céda sous ses doigts.
Elle s'écrasa dix mètres en contrebas sur une saillie rocheuse.

- Shan ! Shania, ça va ? Shania répond-moi !

Seul le silence lui répondit. Puis, finalement:

- Ca va, ça va, cria-t-elle d'une voix rendue rauque par la douleur. Je me suis cassé la jambe, mais je vais soigner ça, ne t'inquiètes pas. Je suis en vie.
- Thédéor merci ! s'exclama Gabriel avec un soulagement extrême. Je te rejoins. Une fois arrivé à la saillie, ça devrait être facile, le terrain commence à s'aplanir. On va s'en sortir !

Malgré la douleur qui s'attardait dans ses membres, Shania se sentit remplie d'allégresse. Le plus dur était fait, et maintenant Gabriel et elle pourraient échapper à leur cauchemar commun, fuyant ensemble et se protégeant mutuellement. Avec lui elle se sentait capable de tout surmonter. Peut-être pourraient-ils même retrouver leur Mathosia ?

- Shan, tu dois me promettre un truc.
- Tout ce que tu voudras ! répondit-elle avec une joie non feinte.
- Quand on sera en sécurité, en bas... Promets-moi de me laisser derrière et de ne jamais revenir.
Now I’m fighting this war since the day of the fall
And I’m desperately holding on to it all
But I’m lost
I’m so damn lost...

And I’m wondering why I still fight in this life
‘Cause I’ve lost all my faith in this damn bitter strife
And it’s sad
It’s so damn sad...

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Tanah - Chapitre 3 il y a 7 ans 8 mois #1779

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Tanah - Chapitre 3


Un frisson de haine courut le long de l'échine de Tanah. Comment pouvait-elle être ainsi humiliée ? Elle ne pouvait pas être vaincue, elle dont la pureté était sans pareille. Une certitude obscure monta en elle à cet instant précis: elle briserait cette mercenaire, coûte que coûte.
Ignorant la douleur, Tanah se releva d'un bond. Dans un long et sinistre hurlement de rage, elle envoya un trait de flamme se perdre dans la fumée. La flèche qu'elle reçu dans la cuisse ne se perdit pas, elle. Elle était venue frapper la jambe valide de la kelari, qui titubait à présent comme un petit enfant apprenant à peine à marcher. A chacun de ses mouvements il lui semblait qu'elle allait chanceler, l'odeur âcre de la fumée lui brûlait à présent les poumons, mais il n'était pas imaginable qu'elle morde la poussière. Elle se retint de tousser pour ne pas révéler sa position plus avant et rassembla ses forces. Elle se battrait. Elle se battrait et elle vaincrait.
Elle appela à nouveau son servant cadavérique, qui leva vers elle ses orbites vides. Après un instant d'indécision, il se lança à l'aveugle dans la fumée, et l'on entendit le bruit d'armes s'entrechoquant. Tanah se traîna en direction du fracas, attentive au moindre son qui pourrait lui donner un indice quant à son adversaire. Elle reconnu le grincement caractéristique de pièces de cuir, mais ne parvint pas à déterminer l'arme portée par la mercenaire. Les coups s'enchaînaient trop rapidement pour être portés par une arme à deux mains, mais ils semblaient trop violents, trop pesants pour être causés par de simples dagues. On aurait dit... Tanah reçu un fragment d'os en plein visage. Son invocation n'allait plus faire long feu. Le feu... "Quelle idiote !" jura-t-elle entre ses dents. Elle, pyromancienne de son état, avait oublié de tenir compte de cela. Ce petit détail qui pouvait faire la différence. L'air chaud monte.
Se plaquant au sol, elle poursuivi sa progression en rampant. L'air devint plus doux et, surtout, plus clair. Elle n'y voyait toujours pas grand-chose, mais parvint néanmoins à repérer, quelques mètres au-devant, les pieds de son ennemie. Une forme passa tout près, lui révélant l'information qu'il lui manquait pour cerner son adversaire: l'éclat froid d'une hache qui racle contre le sol. Une moue appréciative se dessina sur le visage de Tanah: ce n'était pas une arme de femme, elle avait affaire ici à une combattante singulière. Malheureusement pour celle-ci, le trait de feu qui s'échappa des doigts de la mage la frappa en plein dans le dos, à l'instant précis où elle désintégrait le squelette qui lui faisait face. La grimace de douleur que lui arracha sa brûlure ne l'empêcha pas de lancer sa hache au-dessus d'elle en un tourbillon scintillant. Elle se planta dans le sol à quelques centimètres de la main de Tanah, manquant de la trancher net. La kelari hésita à s'emparer de l'arme pour la retourner contre son adversaire, mais elle préférait l'emploi de la magie qu'elle maîtrisait mieux. Alors, croisant les doigts pour que son sortilège ne soit pas contré, elle s'insinua dans l'esprit de la mercenaire pour y semer le trouble. Profitant de ce qu'elle était parvenue à la tétaniser, elle se releva d'un bond souple et se jeta contre la voleuse pour la renverser à son tour. Les deux femmes roulèrent au sol et vinrent buter contre l'austère froideur d'un mur de pierre. Elles étaient enfin sorties de la zone enfumée, et du coin de l'œil Tanah remarqua les marques brunes qui couraient sur la peau violacée de son adversaire. C'était, comme les autres, une bahmi, et elle semblait assez accomplie au vu de la profusion de tatouages qui la couvrait, et au vu du coup qu'elle assena à la kelari derrière la tête, l'étourdissant un instant. D'un coup de pied, elle parvint à se dégager de la mage et récupéra la seconde hache qui lui avait échappée dans sa chute. Entre-temps cependant Tanah avait eu le temps de se redresser et d'envoyer un nouveau trait de feu dans les côtes de son adversaire, qui siffla entre ses dents:

- A quoi te sert de te battre quand tu sais que tu vas perdre ?

Le rire de la kelari vint lui percer les tympans.

- Perdre, moi ? Tu ne sais vraisemblablement pas à qui tu as affaire, chaton...
- Non, tu as raison. J'ignore tout de Tanah, fille d'Iwürielh, dernière héritière pure de la lignée des Vjün _ branche cousine de celle de la Haute-Prêtresse _ née ici même il y a quatorze ans de cela. Etrange, n'est-ce pas ? Oh pardon, tu ne comprends pas ce qui est étrange, toi tu ne sais rien de moi.

La kelari feula de frustration, de se voir ainsi tournée en dérision. N'y tenant plus, elle abandonna la magie et tira un poignard de sa ceinture, qu'elle projeta dans la poitrine de la bahmi. L'arme retomba au sol sans parvenir à traverser l'armure de cuir.

- Mauvais angle de tir. Depuis quand entraîne-t-on les mages au maniement des armes ? C'est une bonne initiative qu'a eu feu ton oncle, mais malheureusement elle a bien peu porté ses fruits.
- Mon sang est celui d'une mage, je suis née pour maîtriser les énergies du Feu et de la Mort.
- Oh, tu crois vraiment cela ? Tu crois que les frontières sont imperméables? C'est le péché d'ubris propre à votre race qui te mène à la médiocrité !
- La médiocrité ? Que tu es drôle, ma biche, je viens de dépecer tous tes valeureux compagnons.
- Qu'y puis-je si ce sont des combattants de seconde main ? L'un d'eux avait même réussi à se laisser toucher par un bandit de grands chemins une fois. Pathétique. Mais moi je sais qu'il n'y a ici-bas aucune limite, aucune loi. Laisse-moi te le prouver.
- Alors nous avons l'orgueil en partage, pauvre...

Tanah n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car bientôt elle se retrouva spectatrice de son propre corps, transpercé par un trait de lumière pourpre sorti de la main de la bahmi, qui l'affaiblissait de seconde en seconde. Au bout d'un temps qui lui parut interminable, elle reprit possession de son corps et chancela, se rattrapant de justesse contre le mur. Elle se sentait presque entièrement vidée de ses forces, et si elle ne parvenait pas à retourner la situation à son avantage très rapidement, alors... Non, c'était inimaginable. Jamais elle n'avait failli, et cela n'arriverait pas aujourd'hui.
Elle poussa un cri de rage et, pareille à un valmera affamé, se rua sur son adversaire avec une hardiesse qu'elle-même ne se serait pas soupçonnée. Se propulsant de toute la force de ses mollets, elle frappa de ses talons le plexus solaire de la mercenaire, qui fut sèchement projetée en arrière. Elle-même ne parvint pas à se rattraper, et sa cheville meurtrie l'amena à glisser à terre à nouveau. Cependant elle refusa de se laisser entraver par sa blessure et, d'une roulade, se retrouva au-dessus de la bahmi étendue, bloquant ses bras sous ses genoux. Son rire frappa la mercenaire au même moment que la lame qui se planta dans son ventre.

- Comme c'est bête. Tu croyais sans doute avoir ne serait-ce que la moindre chance de me vaincre ? Mais, mon chaton, je ne t'ai laissée me malmener que pour mieux voir ton visage se décomposer en cet instant, menti la kelari.
- Pauvre folle...

La bahmi donna un violent coup de rein pour se libérer de l'emprise de la mage. Celle-ci toutefois avait assuré ses prises, et ne bascula pas. Au contraire, elle ne fit que resserrer les genoux pour mieux plaquer ses épaules au sol. La mercenaire essaya de lever sa hache, mais elle n'eut pas la force de la soulever dans cette position: là étaient ses limites de femme, en dépit de son rigoureux entraînement physique. Elle parvint néanmoins à infliger à Tanah un brutal coup de poing dans les côtes, mais l'effet n'en fut que limité, car la rage de la kelari la portait au-delà de la douleur. Son regard s'était durci et une veine battait légèrement au niveau de son cou. La bahmi sentit, pour la première fois, la peur s'insinuer en elle, alors que son adversaire se penchait sur elle, rapprochait son visage du sien, presque à le toucher... à le toucher.
Elles échangèrent un long et langoureux baiser.
Tanah se redressa d'un bond, rendant à la mercenaire toute sa liberté de mouvement. Celle-ci resta tétanisée.

- Puisque tu me connais, il ne m'est pas utile de me présenter. Cependant je vais le faire, formalité sociale oblige. Ainsi donc je suis Tanah Vjün, fille d'Iwürielh, descendante de Néhérie_ tu avais oublié de le mentionner. Alors dis-moi à présent, qu'est-ce qui est étrange ?

La bahmi, toujours étendue au sol, eut un petit rire. Elle ne répondit pas.
Le poignard de Tanah se ficha juste sous sa main.

- Je répète au cas où tu n'aurais pas bien entendu: qu'est-ce qui est étrange ?

Son ton s'était fait glacé: la mercenaire arrêta immédiatement de rire. Elle se redressa péniblement sur ses coudes et détailla la kelari en plissant les yeux.

- Ce qui est étrange... murmura-t-elle d'un ton traînant, ce qui est étrange...
- Eh bien oui ? Je t'écoute.
- Ce qui est étrange, répéta la bahmi _ et à cet instant elle se remit à rire, c'est que pour la première fois, j'affronte une combattante de mon âge.

Le visage de Tanah se décomposa.

- Tu veux rire, j'espère ?
- C'est vexant, n'est-ce pas, de s'apercevoir que l'on est pas seule à être un prodige ? Moi aussi, j'en ai vu mon orgueil froissé, si cela peut te rassurer _ mais je sais bien que cela ne fera que t'enrager davantage.
- Tu ne peux pas n'avoir que quatorze ans... Je veux dire, physiquement.
- Eh bien quoi ? Nous autres bahmis sommes de constitution robuste, si c'est ma force qui t'impressionne. Et sans vouloir te flatter, tes facultés magiques m'ont elles aussi agréablement surprise.

Sur quoi elle se releva d'un bond et salua la mage d'une élégante révérence.

- A propos, je suis Tasha Ara, mais je pense qu'on se fiche pas mal de mes filiations.
- C'est la parole des impurs, cracha Tanah.
- Non, c'est simplement que je n'ai pas besoin du nom d'un autre pour écrire mon histoire.

Tanah leva la main pour gifler l'effronterie de la bahmi, mais se figea soudain, reconsidérant son propos. Elle avait raison. Si elle voulait écrire sa légende, elle devrait le faire à la force de son propre nom, sans se reposer sur une lignée dont la fierté avait été souillée par ses parents incapables. Il lui était dur, cependant, d'oublier la gloire passée de son sang, qui avait dompté les esprits comme nul autre et méritait sa place au panthéon. "Vjün", cette simple syllabe était supposée inspirer le respect à travers l'archipel, et suffire à ce que sa volonté soit faite dans l'instant. "C'est trop facile..." murmura la kelari pour elle-même. "Je ne peux me contenter d'être une simple Vjün parmi d'autres, même si j'ai redoré le blason de cette famille. Je dois surpasser la renommée même de ce Clan. Je dois être Tanah." Elle s'aperçut à cet instant que la bahmi l'observait avec un sourire amusé, et elle sentit que cela était de mauvaise augure. Les trop nombreuses similitudes entre elles la troublaient: leur âge, leurs prénoms aux sonorités si proches, leur physionomie aussi: même peau violacée, même cheveux pourpres à la différence que ceux de Tanah tiraient davantage sur le rouge. Les deux adolescentes se ressemblaient comme des sœurs. Et si la comparaison devait être poussée jusqu'à leurs expressions faciales, alors...

- Qu'as-tu fait ?
- Je te demande pardon ?
- Je peux lire la jubilation sur ton visage, à peine masquée.

Le sourire de Tasha s'élargit encore, et à cet instant on perçut des cris et le bruit de bottes résonnant sur la pierre.

- Les manipulateurs tels que toi sont tellement prévisibles... Alors je me suis amusée à éclaircir ton jeu, disons, à arracher le voile. Sais-tu que tes concitoyens étaient très mécontents ? Non ? Oups, comme c’est malheureux… on dirait que tu as été trahie. Et je tiens à ce que tu assistes à mon œuvre, que tu en mesures toute la splendeur.
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And I’m wondering why I still fight in this life
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Lisys - Chapitre 4 il y a 7 ans 6 mois #2337

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Lisys - Chapitre 4


Grintzen Luviel achevait de présenter ses paniers tissés à la main sur le petit étal qu'il avait dans la Grand-Rue de Caer Mathos. Cela faisait trois ans à présent que lui et sa famille s'étaient installés dans la capitale mathosienne, après avoir longtemps voyagé. Lui-même était né à Ombrelune cinquante ans plus tôt, ce qui lui avait valu d'être baptisé d'un prénom d'origine naine qui s'accommodait fort peu avec son physique d'elfe. C'était en partie pour cela qu'il avait prit la décision de retourner à Bois d'Argent peu avant la naissance de sa fille, dont il voulait qu'elle soit élevée dans la plus pure tradition elfique. Malheureusement, les études à l'Académie étaient coûteuses et son activité de chasseur de champignons ne lui rapportait pas assez pour qu'il puisse y envoyer son enfant. Il avait alors pris la décision de faire des économies, et espéra engranger de l'argent en collectant du venin d'araignée sur le chemin de Toilensoie. Le salaire versé par l'apothicaire des Pins du Bois du Crépuscule était plus qu'alléchant, mais le travail était risqué: en effet cela tourna très mal pour lui, et il faillit mourir lysé par une gigantesque araignée de Sombresoie. Sauvé de justesse par un guerrier de passage, il abandonna ce métier face à l'insistance de sa femme et de sa fille de onze ans qu'il avait trop peur de ne pas pouvoir voir grandir. Au bout du compte, son chemin l'avait mené au royaume de Mathosia, où il avait démarré un modeste commerce de paniers et de tapis. Les affaires néanmoins n'étaient pas très florissantes à cette période de l'année, alors quel ne fut pas son désespoir lorsque la toile de son auvent se déchira et qu'une jeune fille paniquée passa au travers. Il eut tout juste le temps d'ouvrir la bouche pour l'injurier que sa chevelure brune avait déjà disparu derrière un muret. Il allait se placer au-dessous du trou qu'elle avait dessiné dans la toile pour juger des dégâts quand le tissu se souleva et claqua sous un vent qui ne soufflait pas la seconde d'avant. "Qu'est-ce que c'est que ces conneries, encore ?" jura-t-il entre ses dents. Là-dessus, il repéra la fenêtre située au-dessus de son étal et s'aperçut qu'elle avait été brisée: sur le rebord se tenait un homme d'un certain âge au visage déformé par la colère. Grintzen Luviel le vit se pencher en avant et imagina la suite avec horreur. "Non, ne sautez pas ! Arrêtez !" hurla-t-il, mais avant qu'il ait achevé sa phrase l'homme avait également traversé son auvent. Il regarda le vieux magicien s'élancer à la poursuite de la gamine en secouant la tête entre ses mains. "Mais qu'est-ce que je vais faire ? Ca va me coûter une fortune de remettre ce présentoir en état..!"

Lisys regretta bien vite d'avoir abandonné ses armes en salle d'entraînement. Elle se sentait infiniment vulnérable, d'autant qu'elle n'était plus vêtu que d'une mince tunique qui n'arrêterait même pas un couteau de lancer. La seule chose qui pouvait la sauver à présent était la force de ses tendons, sur lesquels elle tirait avec l'énergie du désespoir. Ses jambes bien vite devinrent douloureuses, et une blessure ancienne vint rappeler son existence à l'arrière de son mollet droit. Elle grimaça: si seulement elle s'était faite soigner par un clerc... Ses poumons étaient en feu, son cœur martelait douloureusement sa poitrine. Depuis combien de temps courait-elle ? Elle risqua un coup d'œil en arrière pour essayer de repérer son poursuivant, et sentit déferler sur elle une vague de désespoir en l'apercevant toujours à ses trousses. Comment pouvait-il avoir encore autant de dynamisme à son âge ? Elle ne l'avait jamais soupçonné aussi puissant. Cependant, elle nota qu'il avait perdu du terrain, et en tira un regain d'espoir. Usant des dernières parcelles d'énergie à sa disposition, elle accéléra. Les ruelles se mirent à défiler de plus en plus vite autour d'elle, les visages, les portes... Si elle parvenait à trouver une ouverture, à mettre à profit une occasion... Elle se jeta dans l'entrebâillement d'une porte et déboula en plein milieu de l'atelier d'un teinturier. "Excusez-moi" lança-t-elle à l'homme médusé avant de s'envoler par la fenêtre qui donnait sur l'autre côté du bâtiment. Elle entendit des bris de verre derrière elle alors qu'elle obliquait dans une rue à angle droit. Elle avait compris que son avantage n'était pas l'endurance mais l'agilité. En serpentant à travers la ville, elle avait de bonnes chances de le semer. C'est pourquoi elle décida de l'entraîner dans un quartier qu'elle connaissait bien. Elle y avait passé de longues nuits de solitude lorsque ses parents étaient absorbés à l'étranger et qu'elle considérait encore le sommeil comme ennemi de l'efficacité. Après quelques habiles zigzags dans les rues mathosiennes, elle aperçut enfin la tour qu'elle cherchait. "Gardes ! Attrapez cette fille !" La voix de Xundril avait résonné dans son dos, plus loin qu'elle ne l'avait pensé. Seulement, ce soulagement fut bref, car les deux hommes en armes qu'il avait invectivé s'étaient immédiatement pliés à son autorité, et s'étaient aussitôt élancés à la poursuite de la jeune fille. Eux étaient frais et dynamiques, ils avaient suivi le même entraînement qu'elle suivait depuis l'âge de onze ans au sein des Jeunesses Mathosiennes, et elle savait pertinemment que l'épuisement de ses membres ne lui permettrait pas de leur échapper bien longtemps.
Alors, elle tenta le tout pour le tout.

Lisys avait froid. Blottie sous un morceau d'étoffe trop court volé sur un étal, elle grelottait. Les nuits mathosiennes étaient froides en cette saison, et ses pieds restés nus étaient meurtris tant par le froid que par les blessures. Elle grimaça à la vue de la large entaille courant le long de sa cheville gauche: la lame n'était pas passée loin des tendons. Elle n'arrivait toujours pas à comprendre comment elle s'en était sortie. Se ruer sur le plus proche des gardes avec la force du désespoir relevait clairement du suicide. Elle n'aurait pas cru qu'un simple coup de talon puisse le projeter avec autant de puissance et le renverser dans un éventaire. Le second homme, lui, s'était montré plus coriace, et lui avait fait payer son déchaînement de l'affreuse plaie sur sa cheville. Cependant, elle ne parvenait pas à expliquer qu'il ait ensuite abandonné sa poursuite pour venir en aide à son compagnon. Il devait savoir qu'elle ne lui avait pas infligé de blessure sérieuse, alors pourquoi..? Lisys comprit à cet instant-là.
Il savait qu'il l'attraperait de toute manière. Si elle avait pu mettre à son profit la confusion générale pour disparaître dans un cellier, il savait qu'elle n'irait pas loin, et ce pour une raison très simple: ils allaient lancer une battue. Xundril n'avait certainement eut aucun mal à se servir de son influence pour faire peser sur elle des accusations de haute trahison, et tout serait mis en œuvre pour la retrouver. Elle savait trop bien comment fonctionnait le système, et fut convaincue que dès que la lune serait au plus haut, tous les gardes se lanceraient à sa recherche. Elle comprit du même coup le pourquoi de la blessure à sa cheville: une fois l'adrénaline retombée, elle s'était mise à boiter et grimaçait à chaque fois qu'elle devait s'appuyer sur sa jambe. Si elle était prise en chasse, elle était faite comme un rat. Il lui fallait quitter la ville. Au plus tôt.
Elle eut à peine le temps de se redresser avant d'entendre résonner au loin le cor mathosien. La nuit était alors beaucoup plus avancée qu'elle ne l'avait pensé. Cela commençait.
Son cerveau se mit à réfléchir à toute vitesse: elle connaissait le plan de battue, elle l'avait étudié plus d'une fois. Les gardes se réunissaient aux frontières de la ville et se répartissaient dans les rues pour avancer vers le cœur de la ville, tandis qu'une autre partie de l'Armée allait partir dans l'autre direction et explorer la campagne environnante. Ce système n'était pas sans faille cependant, et elle savait par quelles issues elle avait le plus de chances de leur échapper. Elle se rua en claudiquant vers une ruelle en coupe-gorge qui menait à un quartier obscur au Nord de Caer Mathos. Il fallait que son timing soit parfait: une fois engagée dans cette voie étroite et zigzagante, elle n'aurait pas de possibilité de fuite avant deux cent mètres, et si elle n'atteignait pas son but en temps voulu, il était certain que quelqu'un viendrait à sa rencontre.
Un cliquetis métallique fit courir un frisson le long de son dos.
Elle se plaqua contre le mur avec épouvante. Un soldat, ici, déjà ? Elle reprit son souffle et se rassura. Des milliers d'objets pouvaient produire pareil son, elle ne devait pas entendre partout le bruit des armes. La paranoïa ne lui servirait à rien, et sans doute n'était-ce qu'un clochard qui agitait ses guenilles. Une pensée lui caressa néanmoins l'esprit avant qu'elle ne sorte de sa cachette, une question: savaient-ils qui elle était ?
La réponse lui vint avec une clarté terrifiante: sans doute.
Ils savaient qu'ils poursuivaient Lisys Chansu, fille de Gwendal Chansu, membre des Jeunesses Mathosiennes et déjà rompue au combat et aux techniques de l'Armée. Ils étaient sans doute conscient qu'elle connaissait les failles du système, et c'est précisément là qu'ils l'attendraient.
Un bruit de pas se rapprocha. Son sang ne fit qu'un tour.
Une sorte d'instinct se réveilla tout au fond d'elle. L'instinct de la bête prise en chasse, l'instinct de survie. Elle sut par où elle devait passer.
Elle sut aussi du même coup que son état de santé ne le lui permettrait pas.
Tant pis. Elle devait essayer. Coûte que coûte. C'était sa seule chance.
A la force de ses poignets, elle se hissa sur le rebord d'une fenêtre, bondit sur une autre.
Grimaça alors que sa réception réveilla la douleur de sa cheville.
Elle bénit mentalement le maçon peu soucieux qui avait laissé saillir du mur tant de pierres auxquelles elle put s'accrocher pour se hisser sur le toit.
Quelqu'un était sur le toit.
Il ne l'avait pas encore vue, elle se plaqua sur les tuiles froides et rampa aussi silencieusement qu'elle put derrière la cheminée la plus proche.
Le vent sifflait fort au-dessus de la ville et couvrait le bruit étouffé de sa reptation.
L'homme qui gardait le toit était un arbalétrier. Accroupi au-dessus d'une gouttière, muscles bandés, il était prêt décocher un carreau. Cependant, il avait laissé son carquois en arrière; s'il ratait son premier tir, la jeune fille aurait peut-être une ouverture pour prendre la fuite.
Quelque chose se réveilla en elle, quelque chose dont elle ne soupçonnait pas l'existence.
Agile comme un chat en dépit de sa meurtrissure, elle se glissa derrière l'homme et tira sans bruit un carreau du carquois.
La pointe se ficha dans le cou de l'homme avec une facilité déconcertante.
Il n'eut pas le temps de crier.
Des gargarismes infâmes sortirent de sa gorge, qui allaient sûrement alerter d'autres hommes. Elle n'avait pas le temps de s'attarder ici. Agrippant l'arbalète, elle fit glisser le carquois sur son épaule et bondit sur le toit de l'autre côté de la rue.
Faillit rater le rebord.
Elle roula au sol en arrachant une tuile mal fixée, mais parvint à se rétablir. En se relevant elle aperçut une nouvelle silhouette se dressant dans la nuit, à une vingtaine de mètre.
Une silhouette qui la prenait pour cible.
Le carreau siffla à moins de dix centimètres de sa tête.
Elle profita du temps nécessaire à l'homme pour recharger pour déguerpir, veillant à zigzaguer pour l'empêcher de viser.
Oubliant totalement la douleur dans sa cheville, elle força sur ses muscles pour atteindre le toit suivant. Et le suivant. Et le suivant.
Un nouveau sifflement lui annonça qu'elle était toujours en ligne de mire.
Alors, arquant son corps dans une courbe parfaite, elle sauta. Pas sur le prochain toit, mais en bas du bâtiment.
Si elle ratait son coup, elle se briserait les chevilles. Et pas que les chevilles.
Ses doigts accrochèrent la tringle de bois qui délimitait l'auvent d'une boutique. Elle resta un instant tétanisée à un mètre du sol, sidérée par sa propre réussite. Puis elle se laissa glisser au pied de l'étal et reprit sa course.
Si elle avait bien calculé, si la panique ne l'avait pas égarée et qu'elle avait embrassé la bonne direction, alors elle avait une chance. Elle avait peut-être déjà franchit la ligne des gardes balayant les rues. Elle pourrait se ruer hors de la ville.
Elle courut.
Enfin, au détour d'une imposante bâtisse, elle aperçut la plaine et ses promesses.
Les hommes grouillaient à l'extérieur de la ville, elle en était consciente.
Elle s'élança.
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Shania - Chapitre 4 il y a 7 ans 6 mois #2338

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Shania - Chapitre 4


Elle ignorait depuis combien de temps elle marchait. De toute façon, cela lui était égal. Tout lui était égal. Il n'y avait plus guère que la douleur. La morsure de l'abandon, encore. Etait-ce son destin d'être perpétuellement délaissée ? Peut-être l'était-elle vraiment, "maudite". C'est ce que l'on disait d'elle et elle aurait eu mieux fait de l'avoir accepté dès le début, plutôt que d'avoir entretenu l'espoir insensé de connaître, un jour, quelqu'un qui tienne à elle. Elle se rappela les paroles prononcées par l'eth un peu plus tôt: "l'infâme hybridation, le mélange monstrueux des races". Le "sacrilège". C'était juste, elle faisait horreur à la nature, et peut-être sa mort aurait-elle mieux valu. Bientôt les larmes l'empêchèrent de voir où elle marchait, et plusieurs fois elle trébucha.
Lorsqu'elle parvint en vue d'une route, elle hésita longtemps à s'y engager. Plus que tout, elle désirait la sécurité de la foule au sein de laquelle l'on devient anonyme, elle aspirait à se mêler à cette société dont si longtemps elle était restée en marge. Elle doutait cependant d'être digne du contact humain. Sa honte finit par l'emporter, et elle préféra longer la route à bonne distance. Cela lui permettait en outre de laisser libre cours à sa tristesse, et de fait elle ne retint pas ses sanglots.
Entièrement rendue à son désespoir, elle ne perçut même pas le pas lourd qui se mit à la suivre.
Ce fut le piaillement paniqué d'un oiseau prenant la fuite qui l'alerta tout d'abord. Alors seulement elle entendit le martèlement dans son dos, mais il était trop tard: il accélérait, et en un instant elle comprit que son ennemi chargeait. A peine eut-elle le temps de se jeter sur le côté; l'ivoire néanmoins vint déchirer son flanc.
Son cri de douleur fut couvert par le grognement barbare de la bête-tranchante.
Celle-ci dérapa sur quelques mètres, emportée par son élan, puis se retourna pour faire face à Shania, sa défense gauche empourprée du sang de la métisse. La poussière soulevée par ses sabots tomba comme au ralenti alors que ses muscles puissants le poussaient en avant. La jeune fille, tombée à terre, resta comme tétanisée. Elle se savait parfaitement incapable de lutter contre une créature aussi féroce, elle qui de toute sa vie n'avait jamais affronté personne sans l'aide de Gabriel. Gabriel...
Elle su à cet instant qu'il lui était inutile de vivre, et, tandis que la bête se ruait vers elle, elle ferma ses yeux dans une attente indifférente.
Au cri enragé de l'animal succéda un son mat. Le bruit des os qu'on broie résonna sinistrement. Le sang chaud éclaboussa la tunique de Shania, dont la gorge laissa échapper un sanglot étouffé. Un poids énorme vint s'écraser sur elle, et elle reconnu l'emprise écrasante de la mort.
La masse, toutefois, tressauta. Il lui sembla qu'elle roulait sur ses genoux, alors qu'elle aurait dû marcher vers sa poitrine pour étouffer son cœur. Elle fut surprise de constater que son bras lui obéissait lorsqu'elle porta sa main à ses yeux pour essuyer le sang qui ruisselait sur ses paupières. Elle battit des cils pour en chasser les dernières gouttes et fut aussitôt aveuglée par une vive lumière. Etendue de tout son long sur le dos, elle fixait le soleil à son zénith. La bête-tranchante, dans un couinement atroce, finissait d'agoniser à ses pieds.
"Thédéor, merci..." murmura-t-elle dans un souffle.

- Il n'y a pas de quoi, mais tu peux m'appeler Ombeline, lui répondit une voix enjouée et féminine.

Quelque chose attrapa la main de Shania, et elle fut vivement tirée en avant.

- Tu as de la chance que je sois passée par là, cette bête n'aurait fait qu'une bouchée d'une fille aussi fluette, la voix fluette de la fille poursuivit-elle.

Sans dire un mot, la métisse se frotta les yeux et dévisagea l'adolescente qui lui faisait face: un visage triangulaire, des yeux d'un gris d'acier, des cheveux blonds coupés au carré, le tout encadré par des protèges-épaules démesurés qui paraissaient presque grotesques. La fille essuya son épée sur la fourrure de la bête-tranchante d'un air distrait. Puis, comme si elle venait de se souvenir d'un fait important, elle interrompit son geste et, après une seconde de fixité, se précipita sur l'hybride.

- Mais mon Dieu, tu es blessée ! Cette bestiole t'a chargée et je n'ai même pas pris la peine d'inspecter tes blessures, ma pauvre...
- Non, ce n'est rien, fit Shania en la repoussant légèrement. Je maîtrise la magie cléricale, je vais m'en charger.

Et, illustrant ses propos, elle posa ses paumes sur la blessure qui se résorba, non sans laisser une belle cicatrice qui demeurerait quelques jours encore. La dénommée Ombeline eut une moue appréciative.

- Ah ? Tout va bien, alors ? Tu es tirée d'affaire ?
- On dirait bien.
- Bien, bien. Je suis contente, tu as l'air gentille. Et surtout inoffensive.

La jeune blonde partit d'un petit rire et ébouriffa la crinière brune de Shania du bout des doigts.

- Tu devras laver ça, tu es toute poisseuse !
- Je... oui, merci, balbutia la métisse.
- Mais enfin, de quoi me remercies-tu ? De te dire que tu as les cheveux sales ? Ce n'est pourtant pas très flatteur !

Shania resta interdite alors que sa sauveuse se remettait à rire, ne sachant quoi répondre. Ombeline dû percevoir sa gêne puisqu'elle reprit rapidement son sérieux et se mit à la dévisager avec un regard chargé de bienveillance. Une aura de calme se dégageait d'elle et Shania sentit pointer, plus que de la reconnaissance, un soupçon d'amitié.
La guerrière aux yeux d'argent replaça son épée dans son fourreau d'un geste fluide.

- C'est bon, tu vas pouvoir te débrouiller toute seule ?
- Je... oui, ça devrait aller. Merci.
- Il n'y a pas de quoi, c'est bien normal de venir en aide aux jeunes filles qui ont un malentendu avec les vilaines bêtes ! rit-elle encore. Eh bien, si tu n'as plus besoin de moi, je ferais mieux de ne pas m'attarder. C'est joli ici, mais je n'aimerais pas qu'une de ces saletés... pardon, je ne voudrais pas tomber sur quelqu'un de peu amical.

Shania fronça les sourcils sans comprendre, mais alors la jeune fille émit un long sifflement et apparu de derrière un tronc d'arbre renversé un immense félin à la crinière blanche et à la gueule chargée de crocs aiguisées. Mais ce qui le rendait vraiment impressionnant, c'était la paire de cornes qui surmontait son crâne et les deux longues queues qui battaient l'air derrière lui. La jeune hybride n'en cru pas ses yeux: jamais elle n'avait vu pareille créature que dans les livres et les fresques. Ces animaux n'étaient dressées que dans les terres du Nord, et, dotés d'une intelligence particulière, ils refusaient de se soumettre à qui ne prêtait pas allégeance aux Veilleurs. Alors qu'elle reportait son attention sur Ombeline, l'évidence frappa Shania: ses cheveux blonds et ses yeux clairs ne correspondaient certainement pas à la physionomie des eths. Habituée à côtoyer Gabriel, l'apparence de la jeune guerrière ne l'avait pas choquée, mais certainement elle faisait tâche ici, à Libremarche.

- Belle bête, non ? glissa la jeune blonde dans un sourire, non sans une pointe de fierté.
- Effrayante, surtout, ne put s'empêcher de répondre Shania. Ca a vraiment beaucoup de dents...

Ombeline rit une nouvelle fois, et Shania fut surprise de trouver tant d'insouciance et de joie de vivre chez quelqu'un qui se trouvait pour ainsi dire en territoire "adverse". Et puis la jeune fille semblait si fragile sous son armure...

- C'est pourtant très docile, comme compagnon, expliqua-t-elle. Et très doux, aussi ! C'est sûr qu'il ne faut pas embêter un valmera, mais elle sent _ c'est une fille _ que je t'aime bien, alors n'ait rien à craindre. Elle ne te lèchera peut-être pas la joue, mais elle te laissera en paix.

Shania hocha la tête sans néanmoins parvenir à décrocher son regard de la gueule de la bête.

- Sur ce, je suis navrée, mais je dois vraiment filer d'ici. Elle va me ramener chez moi, elle a un dos solide et des pattes puissantes. Tu devrais essayer, un jour, c'est très amusant !

La métisse regarda Ombeline enfourcher son valmera au pelage blanc comme neige et s'éloigner après lui avoir adressé un bref signe de la main. Un instant, sous le coup d'un inexplicable regain de peur, elle voulu l'appeler et lui demander de l'emmener avec elle, mais quelque chose retint son cri. Elle sut qu'elle ne serait qu'un poids.
Elle baissa alors les yeux sur ses vêtements couverts de sang et poussa un gémissement de dégoût. Les tâches brunes étaient poisseuses sur le lin de sa tunique, et il se dégageait des entrailles de la bête étendue tout près une odeur écœurante. La bile brûla sa gorge et elle sentit qu'elle allait défaillir si elle restait sur place, elle qui était si peu accoutumée aux effusions de sang. Se redressant péniblement, elle essaya du mieux qu'elle put de chasser la souillure, mais ses vêtements complètement imbibés lui donnaient la nausée. Elle prit alors une profonde inspiration, essayant de ne pas prêter attention aux remugles qui l'entouraient, et résolut de rejoindre la route. Tout plutôt que se retrouver la cible d'une bête sauvage à nouveau.

Elle ne savait pas où menait le sentier de terre battue sous ses pas. Elle aurait bien voulu le demander, mais elle avait trop peur d'être reconnue, humiliée et chassée à nouveau. Pire: de tomber sur l'un des hommes qui semblaient vouloir sa mort. Elle fut étonnée de constater que les gens ne prêtaient pas attention à elle, qu'ils ne se retournaient pas sur ses vêtements rougis. Ici, l'empreinte du sang semblait normale. Elle regarda autour d'elle pour essayer de comprendre. Le paysage semblait pourtant paisible: partout étaient des champs, fraîchement labourés, et de loin en loin on voyait un moulin agiter ses gigantesques pales dans le vent. Pourtant, elle remarqua en plusieurs endroit de petits tas sombres qui lui apparurent comme des cadavres de bêtes-tranchantes ou de loups. Ainsi donc, les environs n'étaient pas sûrs, même dans les zones cultivées. Shania, qui n'avait guère connu que la ville, se sentait perdue dans ce monde d'hostilité. Elle prit conscience du fait qu'elle était encore plus vulnérable parmi les bêtes que parmi les hommes. Il fallait qu'elle rejoigne une grande artère au plus vite.

Au fur et à mesure qu'elle commençait à avancer, le sol sous ses pieds devenait de plus en plus dur. C'est ainsi qu'elle comprit qu'elle se rapprochait de son but: si tant de gens avaient foulé cette terre, c'était pour une raison, et cette raison était qu'une grande ville se rapprochait. Elle n'eut qu'à lever les yeux pour l'apercevoir, certes à plusieurs kilomètres encore, mais bien visible. En vérité, elle l'avait déjà vue plusieurs fois sans le savoir, car elle s'élevait vers le soleil avec une avidité sans égale
Deux tours immenses qui avaient entamé leur ascension voilà quelques années crevaient le bleu du ciel, s'abreuvant à la fourrure des nuages. Elle avait quelquefois entendu parler de cette immense cité contre les montagnes, dont la construction avait été entamée peu de temps avant sa naissance. Une capitale nouvelle, qui dominait les terres du Sud et visait à rassembler toute l'élite intellectuelle de la technomagie. La ville du progrès, au centre de Telara. Meridian.
Now I’m fighting this war since the day of the fall
And I’m desperately holding on to it all
But I’m lost
I’m so damn lost...

And I’m wondering why I still fight in this life
‘Cause I’ve lost all my faith in this damn bitter strife
And it’s sad
It’s so damn sad...

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Tanah - Chapitre 4 il y a 7 ans 6 mois #2339

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Tanah - Chapitre 4


Il ne fallut qu'une seconde à Tanah pour comprendre. Elle-même aurait fait appel au même genre de pratiques. Elle lança à la mercenaire un regard où se mêlaient la haine et l'admiration, la colère et le respect.

- Alors tu crois pouvoir jouer le même jeu que moi, chaton ? Tu penses pouvoir rivaliser avec moi sur ce plan-là ?

Les soldats furent vingt à pénétrer le jardin, tous armés jusqu'aux dents. Le visage de Tanah devint blême.

- Oui, se contenta de répondre Tasha avec un sourire tortueux.

Un homme à la stature plus large que les autres s'avança vers Tanah, un parchemin jauni à la main. Tanah reconnut son général et fut contrariée de constater qu'il vivait encore. Pire, il osait ouvrir la bouche pour s'adresser à elle.

- Demoiselle Tanah Vjün, vous êtes accusée de complot et de haute trahison. La peine encourue, comme vous ne l'ignorez pas, est le bûcher. Veuillez me suivre je vous prie.

Tanah partit de son rire monstrueux. Les gardes y réagirent avec nervosité.

- Non, tu crois ? Mon chou, si tu penses sincèrement que je vais me contenter de baisser la tête d'un air dépité et te suivre... mais tu rêves, mon pauvre !
- Mademoiselle, merci de coopérer...
- Que cherchez-vous, en vous imaginant ainsi arrêter l'héritière ? Cela vous donne un pathétique sentiment d'autorité ? Tu veux te sentir puissant, chéri ? Ce sont les honneurs qui te font les yeux doux, c'est ça ?
- Ecoutez...
- Ooooh, pauvre enfant, tu es teeeeeeellement attendrissant. Tu crois encore naïvement que ton rang te donne le droit de faire autre chose que te prosterner à mes pieds. Ne sois pas ridicule trésor, il n'y a que ma grandeur qui puisse rejaillir sur toi, si tu t'écrases assez.
- Vous n'avez plus le pouvoir, à présent, Tanah. Le peuple ne vous suivra plus. Il sait ce que vous avez fait.
- Et ? Oh, je vois, je vois, tu es tellement drôle ! Tu crois que le peuple te sera reconnaissant d'avoir mis un terme à mes agissements ? Mais bien sûr peut-être même qu'il te couvrira de gloire ! Il vous couvrira tous de gloire et de renom, on vous nommera illustres et se souviendra de vous ! C'est là ce que vous espérez, pas vrai ?

Son regard devint dur et son ton glacé alors qu'elle ajouta:

- Il n'y a rien ici pour vous, que la mort.

Un silence de plomb tomba sur l'assemblée. Les mains des soldats se crispèrent sur leurs armes, sans qu'ils osent agir pour autant. Ce fut la toux de Tasha qui rompit le silence, conférant au général un sursaut de vaillance.

- Bien, comme apparemment vous n'avez pas compris, je reprends: Demoiselle Tanah Vjün, vous êtes accusée de complot et de haute trahison. La peine encourue, comme vous...

La fin de sa phrase se perdit dans le gargarisme écœurant du sang s'échappant de sa gorge.

- Tu vois, Tasha, que je sais lancer le couteau ? glissa Tanah avec un sourire.

Sur ce, avant que les gardes aient le temps de réagir, un saut périlleux propulsa sa fine silhouette sur l'arche encadrant l'entrée principale des jardins.
Faillit la propulser.
La douleur de ses jambes fut trop vive pour lui permettre de se réceptionner convenablement, et elle glissa.
Se raccrocha du bout des doigts au bord de la voûte.
Elle resta un instant tétanisée à un mètre du sol, sidérée par son échec. Puis, elle se hissa à la force des poignets avant que les gardes ne finissent de traverser la cour.

- On joue à chat perché, mignonne ?

La voix de Tasha vrilla les tympans de Tanah, qui siffla entre ses dents. Elle risqua un coup d'œil en arrière: les hommes en armure seraient sans doute trop lourds pour aller la chercher sur l'arche, mais la mercenaire en serait certainement capable si elle rentrait dans l'action... Mais pourquoi, alors, n'intervenait-elle pas ?
Parce qu'elle se régalait du spectacle et se moquait de l'issue, comprit la kelari. Exactement comme elle-même.

- Que comptes-tu faire, à présent ?

Absorbée par ses réflexion, Tanah faillit ne pas remarquer ce qui se tramait à la périphérie de son champ de vision: des arbalétriers la mettaient en joue. Sur l'étroite corniche où elle se trouvait, elle avait peu de possibilités d'esquive, et clairement aucune chance d'en sortir indemne. Elle pouvait alors tenter le tout pour le tout et se ruer sur le garde le plus proche, même si cela relevait clairement du suicide. De toute manière, elle était faite comme un rat. Bandant ses muscles en priant pour que ses jambes encaissent le choc, elle se prépara à bondir.
Une sorte d'instinct se réveilla tout au fond d'elle. L'instinct de la bête prise en chasse, l'instinct de survie. Elle sut par où elle devait passer.
Des flammes crépitantes s’échappèrent de ses paumes pour tracer un cercle ardent sous les pieds des gardes. Elle savait pertinemment que l’efficacité en serait plus que limitée, mais il lui fallait faire diversion, créer la confusion pour gagner du temps.
Ayant ainsi perturbé les arbalétriers, elle se retourna et leva les yeux vers l’imposante bâtisse à laquelle elle était suspendue. Le toit se trouvait trois mètres au-dessus d’elle, la masse écrasante de la roche à laquelle elle devait s’agripper la décourageait. Tant pis. Elle devait essayer. Coûte que coûte. C'était sa seule chance.
Agile comme un chat en dépit de ses meurtrissures, elle s’élança.
Elle bénit mentalement en même temps qu’elle maudissait le maçon peu soucieux qui avait laissé saillir du mur tant de pierres auxquelles elle put s'accrocher pour se hisser sur le toit. Le temple était cependant en grande partie encastré dans la montagne, et le seul endroit dégagé vers lequel elle pouvait prendre la fuite était la terrasse donnant sur la mer. Le point le plus éloigné de l’entrée principale. Cela n’allait pas, cela n’allait vraiment pas.
Le sifflement d’un carreau dans l’air coupa court à ses tergiversations. Le temps lui manquait pour réfléchir plus avant. Elle se mit à courir.
Derrière elle, un soldat cria.

- Elle va vers la mer !

Elle jura entre ses dents, voulu changer de direction, réalisa que cela ne la mènerait nulle part. Continuer ainsi était encore sa meilleure chance.
Sous ses pieds la pierre résonnait des pas des soldats qui courraient sous les voûtes pour aller la cueillir de l'autre côté. Il fallait qu'elle parvienne à la terrasse avant eux, profitant de pouvoir s'y diriger en ligne droite quand ils devaient zigzaguer à travers une succession de salles.

Et maintenant ?
Parvenue au bout de sa course, Tanah réalisa qu'elle était tout sauf tirée d'affaire. Elle s'était dit que peut-être en s'accrochant à la balustrade elle parviendrait à se propulser à l'étage en-dessous, mais il n'y avait aucune saillie qui lui aurait permis de se rattraper. Il n'y avait que les écueils de l'océan déchaîné en contrebas, et les arrêtes mortelles de la falaise.
Dans son dos, les soldats refermèrent le piège sur elle.

Un rire dément s'éleva sous le ciel de l'archipel. Tasha jaugeait Tanah d'un air supérieur, un sourire hautain peint sur ses lèvres violacées.

- Comme c'est bête, ma mignonne, lança-t-elle en singeant la kelari. On est comme un rat au fond de son trou.

Tanah cependant demeurait parfaitement impassible. Ne laissant rien paraître de sa panique véritable, elle soutint le regard de la bahmi et lui répondit d'une voix d'un calme effrayant:

- Vraiment ? Mais est-ce que les rats savent voler ?

Son corps dessina une courbe parfaite alors que ses jambes blessées la propulsaient par-dessus la rambarde. Arquée à l'extrême, elle bascula dans le vide tête la première, joignant ses mains comme pour une prière.
Trente mètres plus bas l'attendait l'océan, hérissé de roches sombres.
Un fracas d'écume avala son corps frêle, et aussi longtemps qu'ils restèrent penchés au-dessus du vide, les soldats ne la virent pas reparaître.


- As-tu conscience de la gravité de tes actes ? Tu devrais être punie de mort !

Tasha se contenta de garder les yeux baissés, sans répondre.

- Tu as trahi un client ! Ce faisant tu entaches notre réputation à tous, qui nous fera confiance, à présent ?
- Monsieur, la cliente avait l'intention de nous trahir la première ! Et si mes arguments ne vous touchent pas, alors pensez aux autres qui sont morts là-bas. Si cette preuve ne vous suffit pas...
- Assez ! Tais-toi et laisse-moi réfléchir un instant.

Le chef mercenaire se frotta le front d'un air contrarié. Il était indécis quant à l'attitude à adopter, d'autant que Tasha était l'un de ses meilleurs éléments... Il ne pouvait pas se permettre de la garder après sa traîtrise, mais la mort lui paraissait être une sanction extrême. D'un autre côté il était dangereux de se contenter d'un ban, car si par la suite elle était engagé par quelqu'un d'autre, elle pourrait représenter une sérieuse menace pour le Clan, avec tout ce qu'elle savait. Il se tourna pour chercher l'approbation dans le regard de son bras droit, mais celui-ci ne le regardait pas.

- Ecoute, Tasha, je ne peux pas laisser passer ça. Tu connais la sanction, les traîtres sont pendus. C'est la règle.
- Bien choisir ses clients, n'est-ce pas également une de nos lois ? Vous avez faillit, et à présent vous voudriez me le reprocher ?

La mâchoire de Tasha se crispa sous l'effet de la colère. Le chef craignait son tempérament sanguin, la violence latente qui courait sous sa peau et transpirait dans chacune de ses paroles. Elle était l'incarnation de la rage. Dangereuse. Il fallait l'éliminer.

- Je vous dit adieu, chef.

Et, tête haute, elle sortit du hangar qui servait de quartier général, sans que personne n'ose réagir. Ainsi elle partirait, tout simplement. Elle savait pertinemment que personne ne se risquerait à se mettre en travers de son chemin. Personne, à une exception, peut-être.
La lame glissa sous son coup avec un éclat froid.

- Alors, ma mignonne, on ne m'a pas oubliée j'espère ?

Un rire.
Now I’m fighting this war since the day of the fall
And I’m desperately holding on to it all
But I’m lost
I’m so damn lost...

And I’m wondering why I still fight in this life
‘Cause I’ve lost all my faith in this damn bitter strife
And it’s sad
It’s so damn sad...

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